dimanche 30 décembre 2007

Les canuts et la boule lyonnaise

Ancien le jeu de boules ? Plus qu’on le croit ! Justin Godart, dans son « Anthologie du Jeu de Boules » parue aux Editions du Cuvier en 1938, ne craint pas d’affirmer que les premiers témoignages de son existence remonte au XIème siècle avant Jésus-Christ. A cette époque, un jeune grec constatant que dans les exercices pratiqués, on courrait, on sautait, on lançait mais on ne faisait rien rouler, ce fit proposer un jour par Ephénéon, un mathématicien « de fabriquer une sphère plus petite que les pierres rondes qu’on lancerait et qui serait le but à atteindre ». Et puis on pourrait tracer des lignes, établir des règles. La sphérique, ancêtre du jeu de boules était née. C’est l’enthousiasme du côté de la faculté et l’illustre Gallien, médecin grec déclare : « La sphérique permet de reposer les membres fatigués et d’exercer ceux qui sont engourdis ». Les romains vont suivre. Pour preuve, on peut voir sur un sarcophage à Florence une scène représentant la vie du défunt qui n’est pas sans rappeler les gestes de nos boulistes.
Le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au XVème de Frédéric Godefroy montre l’importance du jeu de boule à cette époque à travers les mots collectés et les exemples. Ainsi : « Quant on veut bouler et jouer à la longue boule, avant que la jetter on fait cinq ou six pas… ». Mais cet engouement n’est pas du goût de tout le monde et bientôt le pouvoir va sévir. Les rois estiment que ce jeu des plus pacifiques détourne les sujets d’exercices plus profitables à la défense du royaume, comme le tir à l’arc et à l’arbalète. En l’an 1369, Charles V publie un édit dans lequel il interdit outre les jeux de dés, de tables, de palmes, de quilles, de palet, de billes… et les jeux de boules !
L’Eglise au XVIIème siècle n’est pas en reste. Il faut croire que les moines et autres religieux ne craignaient point d’en « rouler une » au détriment des tâches plus sacrées puisque le Synode de Paris en 1697, défend aux ecclésiastiques « la boule en lieu publics et à la vue des séculiers. » Beaucoup de témoignages affirment que certes, le clergé obéira et ne s’exhibera plus sur la place ombragée du village, mais pratiquera ce jeu sur les belles galeries des cloîtres et dans les régions froides, n’hésitera pas à aménager des greniers, comme au couvent de Noirmoutier.
Toujours dans cette évocation des démêlées du jeu de boules avec les pouvoirs, il est difficile de ne pas citer cette affiche d’Esquiros, préfet de Marseille, en date du 22 octobre 1870 :
Avis aux Campagne

On m’assure que, dans certaines communes rurales, quelques gardes nationaux apportent une extrême négligence à l’accomplissement de leurs devoirs patriotiques.
J’autorise les maires à déclarer mauvais citoyens tous ceux qui, à l’heure des exercices militaires, se livreraient à des jeux ou à des récréations intempestives.
Trêve aux amusements et aux exercices d’adresse, quand la France est sous les armes.
Laissons dormir les boules quand les boulets déchirent le sol sacré de la patrie.
»

Le jeu de boules source de polémiques ? Sans aucun doute. Si les pouvoirs s’en méfient, certains écrivains craignent le pire en l’interdisant. Ainsi Noré Brunel dresse un tableau apocalyptique en cas d’interdiction : « Demandez-vous ce qu’il adviendrait si le jeu de boules était aboli ? Demandez-vous ce que feraient tous ces ouvriers, tous ces commerçants, tous ces petits bourgeois, si le jeu de boules n’existait pas ?.... Les trois quarts de ces joueurs en seraient réduits à passer leurs loisirs dans les cafés, à jouer à la belote dans une atmosphère enfumée et alcoolisée. Cent mille Lyonnais discuteraient politique autour de tables chargées de bouteilles, et je vous assure bien que ces débats de bistrot n’arrangeraient pas les choses. » Et notre écrivain lyrique de conclure : « Nos mœurs seraient moins belles si le jeu de boules n’existait pas. »

D’autres auteurs ont défendu la boule dans leurs écrits et souvent avec talent. Ainsi par exemple le texte de Bernard Durand qui dresse un portrait saisissant du joueur : « Le joueur doit avoir de 45 à 50 ans ; c’est pour lui la belle saison de la vie, l’âge de la perfection : il a conservé la force qui exécute, il a acquis l’expérience qui dirige. » Et à propos de l’attitude du bouliste qui vient de lancer la boule : « Il la couve, il la protège du regard, il la conseille, il voudrait la voir obéissante à sa voix ; il en hâte ou bien il en ralentit la marche selon qu’une ravine ou un monticule l’arrête au passage, ou la précipite à une descente ; il l’encourage du geste, il la pousse de l’épaule, il la tempère de la main ; suspendu sur la pointe du pied, le bras tendu, le visage animé par une foule d’émotions diverses, il imprime à son corps les ondulations les plus bizarres. On dirait que son âme a passé dans sa boule. »

Evidemment Justin Godart lui-même, n’oublions pas qu’il fut ministre de la santé, trouve de grandes vertus au jeu de boules. « Les joueurs » constate-t-il « vont passer des heures à aller et venir, à se courber, à lancer leurs boules avec des gestes harmonieux nécessitant l’effort de tous les muscles, soit pour jeter le poids, soit pour maintenir l’équilibre du buste. » Essentiel à la santé mais aussi au tissu social, à l’apprentissage de la vie en collectivité : « La quadrette est solidaire : la maladresse de l’un retarde la victoire de tous : chaque coup est étudié en fonction de l’ensemble des possibilités de l’équipe ». L’ancien ministre conclut : « Ce n’est pas un des moindres avantages du sport-boules que cette éducation de l’équipe, que cette subordination volontaire de l’individu au groupe, que ce combat où le succès est collectif. »

Les canuts et la poésie

Le 25 octobre 1831, les délégués des négociants et les délégués des canuts signent les nouveaux tarifs, tarifs plus complets et augmentés. C'est la joie chez les canuts. Une joie qui se manifeste aussi par des poèmes comme celui d'Antoine Vial :

"LE VINGT-CINQ OCTOBRE 1831.
Air du bon Pasteur (de Béranger).

Lisette, ma douce amie
Pare ton corset de fleurs
Dieu, protégeant l'industrie
Vient de finir nos malheurs.
Tu ne seras plus pauvrette
Allons ! Reprends ta gaîté
Chante avec moi, bonne Lisette
Chante vive la liberté !

Autrefois, sous nos vieux maîtres
Le magistrat orgueilleux
Fier de ses nobles ancêtres
Aurait repoussé nos voeux :
Aujourd'hui, sans étiquette
L'artisan est écouté
Chante avec moi, bonne Lisette
Chante vive la liberté !

Riante apparaît l'aurore
Plus de chagrins, de soucis
Je me réjouis encore
Du bonheur de mes amis
Du travail, une couchette
Puis vient la prospérité
Chante avec moi, bonne Lisette
Chante vive la liberté !

N'écoutant point le caprice
D'un financier courtisan
Désormais on rend justice
En faveur de l'artisan
Peut-être un riche regrette
Mainte vieille autorité
Chantons toujours, bonne Lisette
Chantons vive la liberté !

Vois-tu mes amis, mes frères
Fiers de porter ce drapeau
Autour de couleurs si chères
Ne former qu'un seul faisceau !
En vain viendrait la tempête
Le Français est redouté
S'il peut chanter, bonne Lisette
Chanter vive la liberté !

A.V."

A l'énoncé des résultats des accords, des négociants, minoritaires mais qui sont les plus importants, faisant travailler un grand nombre de canuts, vont refuser les nouveaux tarifs. C'est ce qui déclanchera le mouvement du 21 novembre. Le 1er novembre, date à laquelle les nouveaux tarifs doivent entrer en application... rien. Antoine Vial reprend sa plume...

"A MA LISETTE.

(2me chanson.)
Air du bon Pasteur (de Béranger.)

Ma Lisette, ô toi que j'aime !
Quel sort, hélas ! Te poursuit !...
Tu crus au bonheur suprême
Ce bonheur s'évanouit
Des grands la voix indiscrète
A prédit un prix nouveau
Tisse toujours, bonne Lisette
C'est l'étoffe de mon drapeau.

Ce bleu, sans aucun nuage
Semble l'azur de tes yeux
Ce rose est la douce image
De tes attraits merveilleux
Ce blanc, qu'un noble regrette
Entre deux est assez beau
Tisse toujours, bonne Lisette
C'est l'étoffe de mon drapeau.

On trompe ton espérance ?
Sois riche de mes amours !
Gagne peu, mais sers la France
Et je t'aimerai toujours
Le guerrier, sous son aigrette
Mettra ce léger réseau
Tisse toujours, bonne Lisette
C'est l'étoffe de son drapeau.

Que de goût et que d'adresse
Lise, dans ce que tu fais
Ce tissu, que ta main presse
Me rappelle nos hauts faits
De ton père c'est la fête ?
J'en veux parer le tombeau
Tisse toujours, bonne Lisette
C'est l'étoffe de son drapeau.

Allons ! Chante, mon amie
Chante un meilleur avenir
Ne crains point ce noir génie
Qui semble nous désunir
La liberté, sur sa tête
A secoué son flambeau
Tisse toujours, bonne Lisette
C'est l'étoffe de mon drapeau.

A. Vial

samedi 29 décembre 2007

Les inventions concernant le tissage sur soie

Les inventeurs qui au fil du temps ont perfectionné le métier à tisser ne manquent pas dans la région. Par la force des choses le textile a donné naissance également à l’industrie chimique et dans ce domaine, les idées géniales n’ont pas manquées.

Le très médiatique Joseph Marie Jacquard ne fut pas le seul à vouloir améliorer le fonctionnement des métiers à tisser. En 1470, Jean le Calabrais supprime les tireurs de lacs en ramenant les cordes plus proches du tisseur. Au début du XVIIème siècle, le Lyonnais Claude Dangon invente le métier à la grande tire pour lequel il obtient d’ailleurs, un privilège. Une invention qui porte le nombre de lacs, ces cordons déliés, de 800 à 2400. Resté méconnu, Garon vers les années 1700 perfectionne ce métier avant que Basile Bouchon n’invente un papier perforé à la main qu’un enfant, applique contre le métier. Ce système permet la sélection des fils de chaîne.On lui doit également un métier fonctionnant avec des aiguilles. A la même époque Falcon va remplacer le papier de Bouchon par une chaîne de cartons perforés. En 1745, Jacques Vaucanson, un « touche à tout » génial, père des automates, s’intéresse au métier à tisser. Il va le mécaniser en reportant les mouvements dans la partie supérieure. Hélas pour notre Grenoblois, on trouve ce procédé peu productif et il ne sera pratiquement pas utilisé. Arrive alors Philippe de Lassalle, né à Seyssel, surtout connu pour être « le premier dessinateur de Lyon » d’après les chroniqueurs de 1760. Dans son atelier de la rue Sainte Catherine, il va avoir l’idée de rendre les semples (l’ensemble des cordes, plus tard les crochets) interchangeables et d’appliquer le battant de John Kay, l’inventeur de la première navette volante, au métier à tire. En 1804, arrive Jacquard…et son métier. En 1817 Breton va créer la pièce coudée, pièce essentielle dans sa mécanique.
Tissage et chimie sont indissociable, la soie se teint. Hommage à Octavio Mey, négociant lyonnais. En 1655 il va mâchonner quelques brins de soie dans sa bouche. Un gamin aurait été réprimandé, Octavio lui, va faire fortune. Il vient d’inventer le lustrage de la soie. Moins de chance pour Emmanuel Verguin, savoyard et chimiste à Lyon. En 1858 il invente le rouge aniline mais ne dispose pas des capitaux nécessaires pour son développement industriel. Il vend son brevet aux frères Renard de Mulhouse qui eux, appelleront ce produit… la fuschine… de « fusch », « renard » en allemand !
Aujourd’hui la première région d’entreprise textile continue d’innover. Prelle invente deux nouvelles techniques pour des tissus anti-feu et des broderies tissées, les établissements MDB-Texinov basés à la Tour du Pin viennent de créer un tissu qui posé à même le sol permet une solarisation du raisin. Sans parler du challenge ITECH qui révèle chaque année des chercheurs dans le domaine du textile industriel.

Joseph Marie Jacquard de la taille de la pierre au métier à tisser

Né à Lyon le 7 juillet 1752, il décède le 7 août 1834 à Oullins. S’il fut tailleur de pierre à Couzon, sa renommée est due à son idée géniale de tenir compte des diverses autres inventions pour créer son métier. Une combinaison des aiguilles de Bouchon, des cartes de Falcon et du cylindre de Vaucanson. Le tout devient une mécanique qu’il faut placer en haut du métier, ce qui va obliger les tisseurs sur soie à quitter les quartiers Saint-Georges, Saint-Paul et Saint-Jean pour les hauteurs de la colline croix-roussienne. Les immeubles ateliers seront construits avec des hauts plafonds. Cette mécanique donne au tisseur la possibilité de commander individuellement les fils de chaîne, il a donc à sa disposition un nombre d’armures…infini.


Les Canuts et les inventions sur les métiers

Il n’y aura pas de répit pour les inventeurs lyonnais. Ces quelques annonces parues dans l’Echo de la Fabrique entre 1831 et 1834 le montre assez bien
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Le sieur DUCHAMP, aux Brotteaux, rue d’Orléans, n. 7, ayant trouvé une amélioration très utile à la presse des Jacquard, en fait part à ses confrères, chefs d’ateliers. Il les invite à venir chez lui ; il leur démontrera et prouvera les avantages de cette invention dont il se sert depuis deux ans. Cette nouvelle presse n’agit qu’en remontant ; son action est nulle en redescendant. Il s’est assuré la jouissance exclusive de fabrication pour cinq ans, en faisant un acte de dépôt conformément à la loi. Il apposera sa contremarque J. D. sur chaque presse que fera le sieur Ribard, mécanicien forgeur (passage Thiaffet, Grande Côte), lequel est chargé seul de cette fabrication. Il poursuivra, comme de droit, les contrefacteurs.
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Le sieur Pacachard, chef d’atelier, demeurant rue Bouteille, n° 15, au 4me étage, 2me montée, a trouvé le moyen de fabriquer les velours crevelt, et depuis quinze mois le fruit de ses recherches est et demeure enfoui dans les archives du conseil des prud’hommes sans que l’inventeur ait pu en tirer parti ; acte de dépôt pour un temps limité est entre ses mains.
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Tranchat, mécanicien, rue du Commerce, n° 18, vient d’obtenir un brevet d’invention et de perfectionnement, pour la confection de mécaniques à la Jacquard et à dévider, longues, rondes et moulinage.Nous en rendrons un compte plus détaillé dans le n° prochain ; on peut voir ces mécaniques chez M. Morel, rue des Tables-Claudiennes, n° 14
CANNETIÈRES TRANCHAT.
Depuis quelques années diverses mécaniques ont été inventées pour le dévidage et le cannetage. Mais un perfectionnement, dont le besoin se faisait vivement sentir vient d’être ajouté aux cannetières. Son invention est due au sieur Tranchat, mécanicien, qui en a obtenu le brevet. Ce perfectionnement consiste à arrêter la cannette subitement lorsqu’un des brins casse ou que la soie d’un roquet est employée, en laissant toujours une longueur de huit pouces pour nouer. Par ce moyen, les faux tours aux cannettes sont impossibles, et l’attention pour soigner le nombre des bouts n’est point fatiguée ; toute personne, même un enfant, peut sans peine, sans gâter ni salir la soie, faire parfaitement, en quatre heures de temps, autant de cannettes qu’à un rouet pendant toute la journée. Outre cet inappréciable avantage, il en est un autre qui ne laisse rien à désirer pour la perfection des cannettes, c’est la disposition de la cantre, qui permet, en chargeant les roquets, de tendre la soie à volonté. Par ce moyen on étendra les trames dures, gros noir ou souples, elles deviendront lisses et brillantes, et l’étoffe, en diminuant de poids, prendra tout l’éclat dont elle est susceptible. Le crémage, les trames tirantes sont impossibles par l’emploi de ces canettes. Ces mécaniques procurent donc une grande économie de temps et de matières, non seulement pour le cannetage, mais encore pour la fabrication ; l’ouvrier n’étant jamais arrêté par les défauts de la cannette, tissera plus facilement et plus régulièrement. Ainsi, en rendant l’étoffe plus belle et moins lourde, le fabricant y trouvera aussi son bénéfice, et nous ne craignons pas d’avancer, parce que nous en avons les preuves, que ce dernier peut, avec bénéfices, faire une augmentation de 5 et même de 10 c. par aune, sur les étoffes fabriquées avec les cannettes provenant de ces mécaniques.
Ainsi on peut donc, sous tous les rapports, considérer l’invention des cannetières comme une véritable amélioration dans la manutention de la soie et de la fabrication des étoffes. Son introduction immédiate dans la fabrique, supprimerait entièrement le rouet à cannettes, dont l’usage remonte à l’époque la plus reculée de l’invention du tissage, et avec lequel on ne fait péniblement qu’une seule cannette à la fois. Véritable galère pour les enfants, que la misère du père de famille force à captiver trop jeunes à ce travail ; travail qui, en les privant de l’éducation qui leur est due, les rend souvent difformes ou bossus par la mauvaise position de leur corps, étant obligés de tourner continuellement et d’une seule main, une roue ce, qui ne laisse pas d’être fatigant. L’humanité réclamait donc depuis longtemps un nouveau mode pour le cannetage, et nous avons lieu d’être surpris, après tant de mécaniques inventées pour la fabrication des étoffes façonnées, que celle qui permet de supprimer l’insipide rouet, soit venue la dernière.
Les cannetières du sieur Tranchat, répondent à tous les besoins, espérons que les avantages seront compris des fabricants et des chefs d’atelier, il est de l’intérêt des premiers d’aider les seconds a s’en procurer, et dans peu tous les ateliers posséderont des cannetières, tous y trouveront avantage et l’ouvrier aura la satisfaction de pouvoir faire instruire ses enfants.
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Le sieur David, mécanicien, à Lyon, place Croix-Pâquet, prévient MM. les fabricants, chefs d’ateliers et devideuses, qu’il établit ses nouvelles mécaniques économiques, pour lesquelles il est breveté, à une seule roue comme avec plusieurs, avec une seule corde comme sans corde, par le procédé des roues tournant horizontalement, dont le plan circulaire fait mouvoir les broches, l’axe général ou moteur ayant été par lui placé au centre des mécaniques rondes à dévider et à faire les cannettes, moyens qui lui ont fait supprimer sur l’ancienne méthode, engrenage, cordages, poulies, etc., et lui a donné la facilité d’y adapter le cannettages simultané. Toutes mécaniques de ce genre qui ne sortiraient pas de ces ateliers seront confisquées, les contrefacteurs poursuivis. Il adapte ces nouveaux procédés aux anciennes mécaniques, fait des échanges contre les vieilles, et revend ces dernières à un prix modéré. Le nombre d’ouvriers qu’il occupe le met à même de livrer plusieurs mécaniques le jour même qu’on lui en fait la commande. Elles s’établissent à volonté, de forme ronde, longue ou en fer à cheval. Les roquets et cannettes se font de trois formes différentes, si on le désire, bombés, cylindriques et en pain de sucre. On peut régulariser le mouvement des broches, ou leur donner des mouvements différents pour dévider les matières fortes et faibles.
M. David, fabricant d’étoffes de soie, annonce avoir trouvé le moyen de substituer le papier au carton dans les mécaniques à la Jacquard. Il a demandé un brevet d’invention. Nous ne savons pas encore jusqu’à quel point cette invention peut être vraie et satisfaisante.
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Brevet : Machizot, rue du Chariot d’Or, à la Croix-Rousse, et Molozait, rue Vieille-Monnaie, n. 8, offrent aux chefs d’atelier des mécaniques à cannettes à arrêt sans soterelles ; ils en font d’une dimension beaucoup plus petite que celles faites jusqu’à ce jour.
------------------------------------------------------------------------------------------------ROUSSY, Breveté.Prévient le public qu’il continue de vendre les régulateurs comptomètres de son invention dont les principales qualités sont : 1° d’être simples, de n’avoir point de compensateurs et de pouvoir faire toutes sortes d’étoffes fortes ou légères ; 2° de faire toutes les réductions depuis 20 jusqu’à 750 divisions au pouce, inclusivement ; 3° ces régulateurs tiennent toujours la pièce tendue, même dans l’instant où l’on fait une coupe, laquelle peut être d’une longueur à volonté, l’étoffe étant libre et l’ouvrage tout compté ; 4° les étoffes ne se roulant pas, elles ne sont pas comprimées ; aussi les étoffes brochées or, relevées, y conservent tout leur relief et acquièrent une grande perfection.Le sieur Roussy se dispense de rappeler tous les éloges et encouragements qu’il a reçus à ce sujet ; il offre aux personnes qui voudront en prendre connaissance, de leur faire voir ces mêmes régulateurs comptomètres fonctionnant dans son atelier, rue des Marronniers, n° 5, au 2e, seconde montée.
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perfectionnement dans l’éclairage.
Une importante amélioration vient d’être faite dans l’éclairage dont on se sert dans tous les ateliers de fabrique. M. Fassler, chef d’atelier, après de nombreuses recherches, est enfin parvenu à donner aux mèches pour les lampes un apprêt dont les avantages suivants sont le résultat : 1° La clarté que l’on obtient par l’emploi de ces mèches est le double plus grande que celle rendue par le procédé actuel ; 2° elles suppriment la fumée, ce qui est d’une grande importance pour la fabrication des étoffes claires ; 3° elles ont l’avantage de n’avoir jamais besoin d’être mouchées ; au point qu’une lampe garnie d’une de ces mèches, et qui contiendrait une livre d’huile, peut brûler sans que la clarté soit altérée et sans faire le moindre mouchon. Enfin, elles offrent une économie d’un 8e dans la consommation de l’huile.
Tous ces avantages réunis doivent assurer à M. Fassler un prompt débit de sa découverte, et nous engageons les chefs d’atelier à encourager l’industrie d’un de leurs confrères par l’adoption d’un procédé aussi économique.
Les dépôts de ces mèches, à 25 c. l’aune, sont aux Brotteaux, chez l’inventeur, rue de Condé, n° 5, et à Lyon, chez M. Michel, marchand de vin, rue Désirée.
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lampe météore.
Le sieur Galland fils, ferblantier, rue des Farges, n° 112, prévient le public qu’il est l’inventeur de la Lampe météore, qu’il vient de déposer au conseil des prud’hommes qui, par ce dépôt, l’a autorisé à en conserver la propriété pendant cinq ans. Cette lampe, qui se fabrique de diverses formes, en fer-blanc, étain et cuivre, offre de grands avantages ; d’abord elle ne donne aucune ombre, sa clarté est du double de celles qui ont été en usage jusqu’à ce jour ; mais, ce qui la rend indispensable aux chefs d’ateliers, c’est qu’elle ne consomme qu’une once et demie ou 45 grammes d’huile en sept heures.
Ses dépôts sont :
Chez MM, Bel, négociant, rue des Capucins, n° 7 ;Paquet, épicier, rue Vielle-Monnaie , n° 27 ;Schuslre, plieur, rue Donnée, n° 4, au 4me ;Mougeol, menuisier, rue Belle-Lièvre, près la place de la Trinité ;Galland aîné, ferblantier, place du Plâtre, n° 4 ;Peyzaret, rue d’Orléans, n° 7, aux Broteaux.
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Le sieur ROSTAING, mécanicien de Paris, inventeur des métiers au quart, demeurant rue du Mail, n° 4, à la Croix-Rousse, a l’honneur de faire connaître à MM. les chefs d’atelier qu’il vient de perfectionner de nouveau ses rétrogradans, employés avec avantage jusqu’à ce jour à Paris et à la fabrique de la Sauvagère, où il a été employé pour ce genre d’industrie. Ce nouveau système consiste a régler la rotation par le moyen d’une simple vis, et faciliter le travail de l’ouvrier par son extrême justesse et par la douceur de la bascule qui enlève les valets. Il confectionne également les crochets pour les changement de griffes ; se charge de les placer et en garantit l’exécution ; le tout à juste prix.
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BREVETS D’INVENTION (janvier 1832)
Par une ordonnance royale du 7 octobre, insérée au Bulletin des Lois, n° 111, il est accordé des brevets d'invention à diverses personnes de notre ville, savoir :
M. Jaillet jeune (Claude), liseur de dessins, montée St-Sébastien, n°11, pour une mécanique propre à fabriquer toutes sortes d'étoffes façonnés.
M. Felissent (Ennemond), rue St-Polycarpe, n°3, pour un appareil de dessication par l'air, échauffé directement par le feu.
M. Ducel (Basile), mécanicien-chimiste, rue Mercière. n° 58, pour des moyens de confection de calorifères, propres à la dessication des soies teintes, des tissus en soie, en laine et en coton, ainsi que pour le dessèchement des gélatineux et des colles fortes.
M. Courtet (Auguste), mécanicien, rue de la Sphère, n°10, pour une mécanique propre au crépage des étoffes de soie, coton ou laine moulinés, qu'il nomme crêpe-crêpe, régulier et perfectionné.
MM. Morateur (Antoine), charron, et Thibaudon (François), boisselier. à la Guillotière, pour un procédé propre à faire monter par une ascension constante, oblique ou verticale, un volume d'eau de seize cent, de diamètre, à la hauteur des édifices les plus élevés, même des montagnes ordinaires, à l'aide d'une pompe à vent.
M. Moasset (Philibert), mécanicien, rue Vieille-Monnaie, n°8, pour des mécaniques propres au dévidage des soies.
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Parmi les nouveaux procédés qui sont destinés à rendre un grand service à la classe industrielle par une amélioration sensible qu’ils apportent dans le travail, nous devons citer l’invention des nouvelles bascules-rouleaux, très simples et de la plus grande justesse, offrant de nombreux avantages sur toutes celles mises en usage jusqu’à ce jour ; elles ont l’immense avantage de pouvoir être employées dans les fabriques de tous les pays, pour toutes les étoffes, n’importe la qualité et la quantité des matières qui sont employées à la chaîne.
Cette bascule est fermée par un rouleau de 6 à 8 pouces de circonférence, ayant un boulon de fer. Au milieu dudit rouleau, de forme carrée d’environ 3 pouces sur chaque surface, se trouve emboîtée une cheville de bois de 18 pouces de longueur, sur laquelle on pose un poids de dix livres, et la chaîne se trouve aussi tirante qu’avec un poids de 40 livres sur les bascules ordinaires.
Avec le nouveau procédé, les cordes passant d’un rouleau à l’autre ne s’usent pas, et le rouleau de la chaîne joue avec autant de facilité qu’avec une besace et n’en donne point l’embarras, puisqu’un poids de dix livres charge, par ce nouveau moyen, autant qu’un de 150 livres à besace.
Cette bascule offre encore l’avantage de ne point dégrader les murs, de ne point embarrasser le derrière du métier ; le bec de la bascule et sa charge étant sur le devant.
Voir, pour ce nouveau procédé, M. Le Cusin, qui en est l’inventeur, et qui en fait usage dans son atelier, rue de Flesselles, n° 6, au 3e
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Vincent, bréveté,
Rue Monsieur, n° 11, aux Broteaux
Prévient les chefs d’ateliers qu’il tient un dépôt de Navettes de tous genres, et est l’inventeur de celles dites cuirassées. Ayant lui-même un atelier, il est à même d’apprécier l’économie et les avantages de ces navettes qu’il a perfectionnées, et qu’il vend à des prix au-dessous du cours. Il pique les rouleaux, garnit les tampias, et se charge des raccommodages, à des prix très modérés.

vendredi 28 décembre 2007

La révolte de 1834 : analyse

J-B Monfalcon est le représentant de la bourgeoisie soutenant Louis-Philippe. A ce titre, ce qu’il écrit sur la Fabrique, sur la révolte de 1834 (son livre paraît en juin 1834), sur les ouvriers est particulièrement intéressant pour connaître l’esprit de la société au pouvoir à cette époque. D’autant que ses réflexions sont à mon avis, encore d’actualité sur un certain nombre de points.
En exergue de « L’Histoire des insurrections de Lyon » cette formule : « Arbeite und Hoffe » « Travaille et espère ».

Sur les fabricants :
« Le fabricant n’est pas un simple commissionnaire ; il ne se borne pas à recevoir les commandes de l’intérieur et de l’extérieur, à servir d’intermédiaire passif entre le marchand qui vend la soie et l’ouvrier qui la tisse : le fabricant est l’industriel véritable ; il fournit, non seulement la matière première, les capitaux, mais encore le dessin qui constitue l’étoffe. Toutes les chances de perte sont pour lui, si l’étoffe fabriquée ne s’est pas vendue ; lui seul est responsable ; il est l’unique entrepreneur. Dans la production des tissus de soie, le fabricant est la pensée qui crée et l’ouvrier, l’instrument qui exécute. »

A l’idée d’une association possible entre le fabricant et l’ouvrier, il répond :
« C’est impossible.Il n’existe que des rapports nécessairement fortuits entre les chefs d’atelier et les fabricants ; aucune solidarité autre que celle du contrat du moment ne peut les lier. Il faudrait une convention entre eux et alors la participation aux bénéfices suppose, de droit, une participation égale à la perte. L’ouvrier est dans l’impossibilité de la faire. Serait-il équitable de ne l’associer qu’aux bénéfices dans l’exercice d’une industrie où le fabricant apporterait la part principale, ses capitaux et le dessin de l’étoffe ? Et le secret du grand-livre, comment serait-il gardé ? Que deviendrait la sûreté des opérations commerciales si le chef d’atelier, devenu sociétaire, était en droit d’exiger communication des livres de compte et de caisse ? »

Sur le rôle de chacun :
« La prospérité de la fabrique ne doit pas consister, pour l’ouvrier dans un haut salaire, pour le fabricant dans le plus grand abaissement possible du prix des façons ; elle résulte du nombre et de l’importance des demandes, de l’abondance de la consommation, de la valeur à laquelle l’étoffe se maintient. Il faut que l’ouvrier et le fabricant gagnent : celui-là doit retirer de ses labeurs les moyens d’entretenir sa famille ; celui-ci est en droit de demander à son commerce, un bénéfice proportionné aux capitaux qu’il expose. Si le prix de la main d’œuvre est descendu trop bas, comment l’ouvrier pourra-il pourvoir à sa subsistance ? N’est-il pas juste qu’il soit nourri de son travail ? Si les prétentions du tisseur sont trop élevées, comment le fabricant soutiendra-t-il la concurrence étrangère ? Peut-on raisonnablement le forcer à vendre à perte ? Le bien sagement compris de la fabrique ne demande pas le sacrifice des intérêts des uns à l’intérêt des autres. Il s’agit de régler leur rapport. Les bénéfices du fabricant et le salaire de l’ouvrier viennent de la même source, la consommation. Si l’insuffisance des salaires forçait les ouvriers à quitter notre ville que deviendrait la fabrique ? Si l’esprit d’insurrection des masses forçait les capitaux à disparaître et les négociants à suspendre leurs affaires que deviendrait l’ouvrier ? Fabricants et tisseurs ont un même besoin les uns des autres. »

Sur les révoltes :
« Il serait bien temps de parler aux ouvriers en soie de leurs devoirs après avoir si longuement entretenus de leurs droits. Il serait surtout utile de leur démontrer, par l’expérience des ateliers depuis quatre années que l’inévitable résultat des coalitions et des insurrections, c’est la cessation du travail et l’abaissement du salaire. Ce qui les ruine, on ne saurait trop le leur répéter, la véritable cause de leur misère, c’est l’émeute ; toute amélioration dans leur condition matérielle repose sur ces deux conditions : « tranquillité et travail ! » Qu’ils laissent la politique, ils ne sauraient la comprendre et elle ne peut leur apporter que du dommage en les égarant sur leurs vrais intérêts ; qu’ils renoncent pour toujours à leur impuissante et funeste association ; la paix et la liberté, voilà la vraie association nationale et la seule qui puisse leur être profitable. »

Sur les ouvriers :
« Les classes qui vivent uniquement du travail de leurs mains n’ont point acquis encore assez de lumières pour discerner ce qui convient le mieux à leur intérêt, sans nuire aux intérêts de tous. Et jusqu’à ce qu’elles aient acquis à cet égard les idées qui leur manquent, elles seront exposées à élever des réclamations dont le succès, s’il était possible, ne tarderait pas à empirer leur condition. »
« Ils vous trompent ceux qui cherchent à exciter votre indignation contre le luxe des riches ; car c’est le luxe qui vous fait vivre : c’est lui qui alimente vos métiers ; c’est lui, lui seul, qui consomme vos brillantes étoffes ; sans lui, vos femmes et vos enfants manqueraient d pain auprès de vos métiers inoccupés. Votre industrie est une industrie de luxe ; c’est le luxe qui a fait de Lyon l’un des plus grands centres de l’Europe commerçante. »
« Sans l’économie, l’ouvrier ne peut dans les bons jours pourvoir aux jours mauvais. C’est par elle que se font les transitions de la classe pauvre, mais laborieuse, à la classe aisée ; avec elle, l’homme actif et industrieux n’est jamais embarrassé du présent et inquiet de l’avenir. Bien entendue, l’économie fait des petites fortunes et conserve les grandes. Activité et prévoyance telle est la voie lente, mais sûre qui conduit l’ouvrier au bien-être ; « travaille et espère », telle doit être la devise de l’homme, quelle que soit sa condition. »
« Le maître ouvrier lyonnais ne vit pas comme faisaient ses pères : il a contracté des habitudes qu’ignoraient ceux-ci, le goût des théâtres et celui des plaisirs coûteux ; il fréquente les cafés et est en général bien vêtu le dimanche. Son logement n’est plus un noir taudis, dans une rue étroite et infecte ; des maisons vastes, bien éclairées et bien aérées, ont été construites pour lui dans de très beaux quartiers. Ainsi d’un côté, diminution forcée des salaires et de l’autre augmentation croissante des dépenses. »

La révolte de 1834 : 6ème chapitre

Cinquième journée

Dimanche 13 avril à 8 heures une proclamation du préfet Gasparin permet la circulation dans les rues.
Le drapeau noir flotte toujours sur Saint Polycarpe et il y a des fusillades dans ce secteur. Des groupes de républicains occupent la montée de la Boucle, le faubourg de Bresse (sic) et le plateau de Fourvière.
A 11 heures la liberté de circulation est retirée. Beaucoup de Lyonnais vont rester coincés dans les allées.
A 12 h 30 le commandant du génie, Million, conduit une colonne d’attaque sur Fourvière par La Mulatière et Sainte Foy. A 16 h 30 le drapeau noir est abattu. Le quartier de Saint-Georges qui résistait fait sa soumission dans la soirée.
Il ne reste plus que la Croix-Rousse et le faubourg de Bresse. Le général Fleury adresse une dernière sommation. Pas de réponse. « Il emploiera la force et malheur aux vaincus ! (J-B Monfalcon).

Sixième journée

Lundi 14 avril Fleury et le colonel du 27ème sont de bonne heure sur la route de Caluire, à l’extrémité du faubourg et disposent de forces importantes. Un cordon de troupes enveloppe la Croix-Rousse. Les insurgés demandent à parlementer. Aucune concession ne leur saura faite. Deux compagnies se sont portées sur un clos situé hors des portes de Saint-Clair et dans lequel se trouve une maison tenue par les républicains. La maison est emportée à la baïonnette. Les insurgés cherchent à fuir mais ils sont acculés par les soldats et fusillés ou fait prisonniers. Plusieurs sont amenés à la prison de Perrache. 8 ou 10 soldats sont été grièvement blessés et leur tambour a été tué. La soumission de la Croix-Rousse n’est complète que le mardi 15 avril à 12 heures.
L’église Saint Polycarpe a été évacuée à 7 heures du matin.

Mardi 15 avril le conseil municipal se rassemble et vote un remerciement aux troupes de la garnison.

Notes :
Le bilan des morts d’après Claude Latta : 131 militaires et 190 civils.

Le bilan d’après Monfalcon : « Le chiffre des morts et des blessés qu’ont publié les journaux de Lyon, d’après de prétendus états officiels, n’est point exact. Celui que je donne est le résultat du dépouillement des tableaux qui m’ont été communiqués par le président de l’administration des hôpitaux civils ; j’ai eu de plus, communication des états des blessés et morts dressés sur des pièces officielles à l’état-major de la place, régiment par régiment ; enfin, j’ai fait, même à plusieurs reprises, pendant et après le combat, des visites dans les hôpitaux civils et militaires.
Voici un résumé officiel de l’état de situation au 31 mai des individus apportés morts ou vivants à l’Hôtel Dieu par suite des événements d’avril. Chiffre total : 218.
Apportés morts............................................................90
(46 n’ont pas été reconnus)
Sortis guéris................................................................50
Morts de leurs blessures….........................................42
Restant à l’Hôtel Dieu en traitement……………….36
Total..........................................................................218
Individus tués sur place ou morts de leurs blessures, du côté des insurgés, 132
Soldats et officiers tués sur place ou morts de leurs blessures, 155. »

(Monfalcon en fait n’est guère précis. Compte tenu que les blessés côté insurgés ont dû souvent être soustraits aux autorités, on peut communiquer comme chiffre : Plus de 300 morts.)

Témoignage d’Eugène Bonnet écrit le 22 avril 1834 :
« Je suis arrivé à bon port comme vous devez le présumer et je n’ai rien eu de plus pressé en mettant le pied à terre que d’aller m’assurer de mes propre yeux de ce que la rumeur publique nous avait déjà appris. Je ne m’attendais certainement pas à trouver de dégats. Le feu et la mitraille ont rendu hideux l’aspect de certaines rues. Dans celle de l’hôpital, les débris de deux maisons incendiées fument encore et depuis les Terreaux jusqu’à Bellecour, la plus grande partie des rues est disloquée. Partout on marche sur les débris des vitres qui dans beaucoup d’endroits ne sont pas encore remplacées. A mon arrivée, les dragons bivouaquaient encore sur la place de Bellecour, où une grande partie des arbres ont été coupés pour faire du feu. Partout les maisons sont criblées de balles. Tout enfin annonce ici le lendemain d’une révolution. A l’hôpital civil, il y a maintenant plus de 150 blessés et peut-être davantage à l’hôpital militaire. On compte à peu près 300 à 400 morts. »

Dernier article de l’Echo de la Fabrique :

« monsieur,
Les événements douloureux dont notre ville vient d’être le théâtre, et le procès dirigé contre l’Echo de la Fabrique ont rendu extrêmement critique la position de ce journal, qui néanmoins a rendu d’immenses services aux classes travailleuses, et bientôt peut-être sera leur unique refuge, la seule voix pour laquelle ils puissent faire entendre leurs griefs et exprimer leurs besoins.
Vous l’avez sans doute compris comme nous, monsieur, et comme nous vous êtes convaincu que sous l’application de la loi contre les associations, votée naguère par la Chambre des députés, adoptée par celle des pairs et enfin sanctionnée par le roi ; vous avez compris, disons-nous, que désormais les travailleurs cesseront de pouvoir se réunir et se concerter, et que dès-lors, plus que jamais, ils sont intéressés à se conserver une tribune qui les sauve du malheur incommensurable dont ils sont menacés avec nous dans l’existence de l’Echo.
Dans sa situation toute critique, l’Echo de la Fabrique, auquel le présent et l’avenir des travailleurs est intimement lié, entravé dans le cours de ses publications par les motifs que nous venons de vous indiquer, sent vivement le besoin d’être appuyé dans sa marche par un cautionnement qui le mette à même de traiter non des matières politiques, mais bien des matières industrielles auxquelles se rattachent les questions de travail, de salaire, etc., droit dont on veut nous spolier et qu’il faut revendiquer à tout prix.
Nous pensons, monsieur, que vous aurez compris la gravité des motifs que nous offrons aujourd’hui à vos méditations sérieuses, et que nous n’aurons pas compté en vain sur votre concours pour les besoins nouveaux qu’il importe de satisfaire, si l’on ne veut se mettre à la merci des oppresseurs de la grande famille des travailleurs.Lyon, le 20 avril 1834. »

La révolte de 1834 : 5ème chapitre

Troisième journée

Vendredi 11 avril. Quelques coups de feu échangés dans la nuit. A l’aube le tocsin de Saint Bonaventure sonne et le feu recommence partout. Des coups de fusils ont été tirés sur les artilleurs du pont Morand de la maison qui forme l’angle de la rue Basseville (fragment Est de la rue de l’Arbre Sec). Elle est foudroyée par la batterie. Un pétard est placé sur une maison de la rue Mercière par la troupe. L’explosion fracasse les portes et les devantures des boutiques et ébranle, jusque dans leurs fondements ces maisons anciennes. De gros projectiles tirés par les insurgés depuis la terrasse de Fourvière, tombent sur les maisons de la place Bellecour. Comment on-ils pu se procurer deux canons ? Ils proviennent du fort Saint Irénée. La troupe évacue la rive droite de la Saône pour se consacrer à renforcer Bellecour. Le faubourg de Vaise est entièrement aux mains des insurgés. La population paraît de leur côté.
A Saint-Étienne tous les métiers de passementerie sont arrêtés. 3 000 tisseurs se réunissent devant l’Hôtel de Ville. Echanges de coup de feu. La troupe garde le pouvoir et les Stéphanois ne pourront rejoindre Lyon.
Les insurgés paraissent manquer d’armes. Ils vont en chercher dans les communes autour.
« La Guillotière fait sa soumission dans la soirée. » (J-B Monfalcon).

Quatrième journée

Samedi 12 avril. La neige tombe à gros flocons. Le froid est vif. « A quelles fatigues les troupes ne son-elles pas exposées ! Elles bivouaquent en plein air ; tandis que les révoltés se retirent le soir dans leur demeure. » (J-B Monfalcon).
Depuis 3 jours toutes les communications entre les quartiers sont interrompues. Pas de lettres envoyées ni reçues mais surtout les malades restent sans secours et il est des maisons dans lesquelles se trouvent depuis plusieurs jours des morts. Contrairement à l’affirmation de Monfalcon, la Guillotière est loin d’être soumise ! Il écrit : « Le Guillotière a recommencé le feu. Ce faubourg est une ville ; si elle reste au pouvoir des insurgés, la position de la garnison de Lyon pourra devenir critique. »
Les troupes du quartier St Jean sont amenées pour s’en servir à l’attaque de la Guillotière. Dans un premier temps il est décidé de raser le faubourg. Au dernier moment, la troupe est envoyée en trois colonnes. Le bataillon du 21ème prend possession du faubourg.
Massacre à Vaise :
Vaise est sous domination républicaine. Le général Fleury est résolu à l’attaque. Le fort Saint-Jean tire sur les insurgés. Des troupes partent des Chartreux, de la caserne d’Orléans et descendent à la caserne de Serin. Alors qu’une partie des troupe partent prendre par revers le faubourg, une autre pénètre par le pont de Serin, jusque dans la Grande Rue, arrive à la Pyramide, se dirige à gauche et opère une jonction avec ceux venant de Pierre Scize. Menace de brûler le faubourg si la population est hostile. Monfalcon : « La résistance des républicains est très faible, ils lâchent pied dès qu’ils se voient attaquer en face. Ceux qui se sont embusqués dans les maisons, continuent à tirer sur la troupe. Ils tuent 3 officiers, en blessent un autre et tuent ou blessent 10 soldats ou sous-officiers » (sic). Au port Mouton les soldats sont assaillis par une grêle de balles. Ils ripostent, s’élancent dans les maisons. 15 morts sont comptés auprès de la Pyramide. Les 15 soldats du bataillon disciplinaire qui ont rejoint les insurgés sont fusillés sur place. Tout homme trouvé les mains et les lèvres noircies par la poudre, passe par les armes. 47 cadavres attestent de la vengeance des soldats : 26 sont ceux d’insurgés pris les armes à la main ; 21 n’appartiennent pas au parti qui a combattu : on y voit des enfants, des femmes, des vieillards impotents. (J-B Monfalcon) A 4 heures du soir la résistance a cessé.

A Lyon les insurgés occupent la place de la Fromagerie, l’église Saint-Nizier, la place des Cordeliers et l’église Saint Bonaventure. Nombreux combats. 11 insurgés sont tués dans l’église Saint Bonaventure et 2 sur la place.
Combat également sur le quai de Bondy. Les soldats tiennent le pont et le canon des Chartreux est dirigé sur l’hôtel du Chapeau Rouge. Deux heures de combat font taire le feu des insurgés.
Fin de la journée. « Une grande question politique vient de se résoudre à Lyon : la république a perdu son procès pour jamais. » (J-B Monfalcon).

La révolte de 1834 : 4ème chapitre

Deuxième journée :
jeudi 10 avril

Dès 6 heures du matin le tocsin de Saint Bonaventure.
A 8 heures la fusillade commence quai de Retz (Jean Moulin).
Situation très grave à la Guillotière : Des hommes postés sur les toits font feu sur la troupe. Les batteries d’artillerie font feu et incendient plusieurs maisons du faubourg. La Grande Rue est balayée par le canon. Toute une partie de la Guillotière n’est plus qu’un amas de ruines fumantes. Vive fusillade quai de Bon Rencontre (Jules Courmont). «Au port Charlet où sont embusqués quelques ouvriers, les balles pénètrent par ricochet dans l’intérieur des maisons et plusieurs femmes sont blessées » (J-B Monfalcon). Combats le long du pont Lafayette, des Brotteaux, sur la place du Concert (partie de la place des Cordeliers). Les insurgés se gardent de se montrer en masse et les soldats refusent d’entrer dans les rues du Centre.
A midi, la caserne du Bon Pasteur (emplacement de l’ex école des Beaux-Arts rue Neyret) est occupée par les insurgés. Le drapeau noir flotte sur l’église Saint Polycarpe, à l’Antiquaille, à Fourvière, à Saint Nizier et au Cordelier. On entend le tocsin de partout.
A Perrache un bateau de foin amarré sur la Saône est enflammé par un obus. Les liens brûlent et le bateau va échouer au pont de Chazourne. Il met le feu aux piles et 3 arches sont consumées.
La place Sathonay est occupée par une compagnie du 28ème. Face aux assaillants l’armée recule. Des barricades sont élevées dans toutes les rues qui s’ouvrent sur la place. Ordre est donné de détruite celle de la rue Saint Marcel (Sergent Blandan). « Le colonel Mounier dirige l’attaque ; il veut montrer aux soldats comment on emporte une barricade, s’élance et est tué à bout portant. La mort de ce brave militaire exaspère les grenadiers du 27ème ; ils se précipitent sur le retranchement ennemi, l’escaladent, le renversent et poursuivent les insurgés. Les grenadiers se jettent sur une maison désignée, montent les escaliers, frappent aux portes avec violence, tirent sur elles et tuent au troisième étage M. Joseph Rémond, l’un des citoyens de Lyon les plus honorables et les plus estimés. Plusieurs officiers et dix soldats ont été tués ou blessés. » (J-B Monfalcon).
Pas d’engagement décisif mais à chaque instant des prisonniers sont conduits dans les caves de l’Hôtel de Ville. Le canon gronde de la terrasse des Chartreux. Un obus met le feu à la maison à l’angle de la rue Gentil. Trois fois le feu prend aux bâtiments du collège (Ampère). Le fort Saint Irénée est abandonné par la troupe.
« Le faubourg de Vaise ne jouira pas, comme en 1831, du bonheur d’être complètement étranger à l’insurrection (J-B Monfalcon). » Une petite caserne de dragons placée au port des Pattes (port Jaÿr) est investie par les insurgés et une vingtaine de soldats sont désarmée. Des barricades sont élevées. 30 hommes d’un régiment disciplinaire d’Alger entre à Vaise pour chercher des vivres et des billets de logement, encadrés par 13 soldats. Un républicain court à leur rencontre et les persuade de suivre l’insurrection. L’escorte est désarmée.
En fin de soirée une mesure d’évacuation de Lyon est envisagée dans l’Etat Major. Elle est abandonnée.

La révolte de 1834 : 3ème chapitre

Le samedi 5 avril : Journée du procès

Extraits des écrits de J-B Monfalcon :
« Le procès des six mutuellistes doit avoir lieu au tribunal de Police Correctionnelle. M. Pic président du tribunal, les juges et le parquet désirent que le jugement des mutuellistes ne soit environné d’aucun appareil militaire. Les débats de l’affaire commencent. Une multitude immense remplit l’étroite enceinte du tribunal. Cette foule n’est point positivement malveillante, mais on y remarque une vive agitation. Après un long interrogatoire des prévenus et l’audition des témoins, le tribunal fatigué par le bruit, déclare, par l’organe de M. Pic, son président, que si le silence ne s’établit point il fera évacuer la salle et jugera à huis clos. La cause est renvoyée au mercredi suivant. Cette décision est mal comprise par l’auditoire qui croit y voir l’intention d’éviter la publicité des débats. Des murmures bruyants l’accueillent : « Le jugement de suite ! Point de huis clos ! La liberté de nos frères ! » La séance est levée. »

Les incidents continuent. Un témoin à charge est pris à partie. Le président du tribunal réclame un détachement militaire. Une soixantaine d’hommes. Le désordre est à son comble et quelques soldats sont désarmés. « Quelques soldats boivent avec des mutuellistes dans la cour du palais et sur la place Saint-Jean » (JB Monfalcon.) Un brigadier de gendarmerie est reconnu comme étant un de ceux qui s’est illustré lors des événements de 1831 du côté des forces de l’ordre. « On lui arrache sa croix d’honneur dont un groupe se fait un trophée et qu’il court jeter dans la Saône avec une sorte de solennité. »(J-B Monfalcon). Les juges, le procureur du roi, le commissaire central Prat et le commissaire de police Arnault s’enfuient par une porte dérobée.

Le dimanche 6 avril :
L’enterrement d’un chef d’atelier mutuelliste est l’occasion d’un déploiement de forces et d’une menace indirecte adressée au pouvoir. Huit mille ouvriers ferrandiniers ou mutuellistes* composent le cortège funèbre ; on remarque parmi eux un certain nombre de membres de la Société des Droits de l’Homme. A huit heure du soir, après l’enterrement, quelques ouvriers en bande parcourent les rues de Lyon en chantant la Marseillaise et le Chant du Départ. On entend « Vive la République ! A bas les tyrans ! A bas le juste-milieu ! »

· « Quatre hommes marchaient de front et beaucoup de files en comptaient cinq : le cortège allant au pas accéléré mit vingt-sept minutes à passer et soixante et dix rangs défilaient par minutes ; ainsi mon calcul approximatif est exact. » (J-B Monfalcon).

Lundi 7 et mardi 8 avril :
Un grand nombre de fabricants commencent à emballer leurs marchandises et leurs effets les plus précieux. Plusieurs ont quitté la ville.

Mercredi 9 avril :
A sept heures du matin toutes les troupes sont en place. Au total 10 500 hommes. Si l’on déduit les malades, les conscrits qui ne sont pas armés et les soldats commis pour garder les forts, l’effectif de la garnison est de 6 500 hommes. 4 grands commandements : le général Fleury à la Croix-Rousse ; le lieutenant-colonel Diettmann à l’Hôtel de Ville ; le lieutenant général Aymard à Bellecour ; le général Buchet à l’Archevêché.
Disposition de la troupe :
Place Saint-Jean ; dans la cour de l’Archevêché ; à la tête du pont Tilsitt ; sur la rive gauche de la Saône, adossée à l’hôtel du Palais Royal et près des Célestins ; place Bellecour ; à l’Arsenal ; sur la place Louis XVIII (place Carnot) ; à la Guillotière ; sur la place Louis XVI (place Maréchal Lyautey) ; à l’Hôtel de Ville. Les ponts sont occupés, des pièces de canon placées sur différents points. Un fort détachement garde l’intérieur du tribunal.
A huit heures Adrien de Gasparin, le préfet, apprend que les chefs de la Société des Droits de l’Homme se sont réunis dans une maison de la rue Bourgchanin (rue Bellecordière) et que des proclamations ont été imprimées. Les autorités n’interviennent pas.
A neuf heures et demie la foule garnit la place Saint-Jean et les cours de l’hôtel de Chevrière. Les autorités sont à l’Archevêché. Les chefs principaux des diverses associations paraissent sur la place Saint-Jean. Ils ne seront pas arrêtés : « Ils n’ont commis aucun désordre et avant tout, l’autorité doit éviter jusqu’à l’apparence de l’agression ; elle se laissera attaquer » (J-B Monfalcon).
A dix heures et demie, tout à coup la place St Jean se vide. Les barricades sont commencées aux débouchés des rues qui s’ouvrent sur la place. Pendant ce temps le procès des Mutuellistes commence. Au bruit de la première détonation l’avocat des prévenus Jules Favre* s’arrête. Toutes les personnes présentes au tribunal, descendent dans la cour de l’hôtel de Chevrière et cherchent à regagner leur domicile.
« Un agent de police, Faivre, est mortellement blessé par un soldat au moment où il s’élançait sur une barricade. »(J-B Monfalcon). (S’agit-il de l’épisode évoquée par Sébastien Commissaire : « Le premier individu qui a provoqué la troupe en tirant un coup de pistolet sur elle fut tué par les soldats qui ont riposté aussitôt. Dans les poches de cet homme on trouva une carte d’agent secret : ce misérable avait été tué en remplissant son rôle d’agent provocateur ». Un agent tué par un soldat.)
A midi l’insurrection est générale, partout on achève ou l’on commence des barricades. Les combats sont particulièrement violents dans le secteur de la place des Jacobins. Le faubourg de Vaise est tranquille. La Guillotière est surveillée.
A la Croix-Rousse : « Au bruit des premières fusillades, des barricades sont élevées dans la Grande Rue de la Croix-Rousse. Le générale Fleury les fait attaquer par quelques compagnies du 27e du colonel Perron. Elles obtiennent d’abord quelque succès mais assaillies par une multitude d’adversaires qu’elles ne sauraient atteindre, elles se retirent derrière le mur d’enceinte. Une attaque a été faite en arrière du faubourg, par la montée de la Boucle, sans l’ordre du général, qui envoie sur ce point pour la soutenir, le chef de bataillon Delattre et la deuxième compagnie du 27e ; elle ne réussit point. Le général fait fermer la grille de communication de la place des Bernardines au plateau de la Croix-Rousse ; une pièce de canon est placée au –dessus du corps de garde, en face de la rue principale du faubourg que ses boulets sillonnent d’un bout à l’autre ; vingt fois abattue par son feu, la barricade sera relevée sans cesse. Bien en sûreté dans sa caserne crénelée et, maître des Chartreux, le général neutralisera complètement la Croix-Rousse pendant le durée entière de la lutte. (J-B Monfalcon)

Fin de la 1ère journée : La garnison est en possession du quartier Saint-Jean, des places Bellecour, Préfecture et Terreaux, des deux rives de la Saône, des ponts, des portes, de toutes les positions militaires.

*Jules Favre : Cet avocat Lyonnais n’a que 25 ans à ce moment là. Il deviendra le chef de l’opposition républicaine sous le Second Empire et sera sous le gouvernement de Défense Nationale en 1870, ministre des Affaires Etrangères. Il signera avec Bismarck le traité de Francfort en 1871.

La révolte de 1834 : 2ème chapitre

Les lois régissant les associations


Quelques textes sur le droit d’association puisque les dispositifs de la loi de 1834 vont le restreindre.

Historique
1789 - Dès le début de la Révolution, de nombreuses associations politiques et ouvrières se forment sans aucune autorisation des pouvoirs publics. La Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen omet le droit d'association.

1790 - L’Assemblée constituante, par la loi du 21 août 1790, reconnaît aux citoyens « le droit de s'assembler paisiblement et de former entre eux des sociétés libres, à la charge d'observer les lois qui régissent tous les citoyens. » Ce droit est intégré à la Constitution du 3 septembre 1791.
1791 - Suite à des séditions ouvrières et à la montée de leurs revendications salariales, la loi Le Chapelier (14-17 juin 1791) interdit tout rassemblement, corporation ou association d’ouvriers ou artisans :
« Les citoyens d'un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers d'un art quelconque, ne pourront, lorsqu'ils se trouveront ensemble, se nommer ni présidents, ni secrétaires, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leurs prétendus intérêts communs » (art. 2).
« Nous avons les plus fortes raisons de croire que l'institution de ces assemblées a été stimulée dans l'esprit des ouvriers, moins dans le but de faire augmenter, par leur coalition, le salaire de la journée de travail, que dans l'intention secrète de fomenter des troubles. »
Le Chapelier, présentation du rapport du comité de Constitution sur les assemblées de citoyens de même état ou profession.Archives parlementaires, 14 juin 1791, p. 210.
Marat, dans « l'Ami du peuple », vilipende l'action des représentants du peuple et voit dans la loi du 17 juin un attentat au droit d’association.
« Un attentat aussi odieux ne suffisait pas aux pères conscrits : ils voyaient avec effroi la partie la plus saine de la nation réunie en sociétés fraternelles, suivre d'un œil inquiet leurs opérations, réclamer contre les malversations et toujours prêtes à éclairer la nation et à la soulever contre ses infidèles mandataires. Que n'ont-ils pas fait pour anéantir ces sociétés tutélaires, sous prétexte qu'elles usurpaient tous les pouvoirs en prenant des délibérations, tandis qu'elles ne délibéraient que pour s'opposer à l'oppression, que pour résister à la tyrannie. N'osant les dissoudre, ils ont pris le parti de les rendre nulles, en interdisant toute délibération ou plutôt toute pétition faite par une association quelconque, sous prétexte que le droit de se plaindre est un droit individuel : ce qui suppose qu'aucune association ne peut être ni lésée ni opprimée, ou bien que toute association est obligée de se soumettre en silence aux derniers outrages. Enfin, pour prévenir les rassemblements nombreux du peuple qu'ils redoutent si fort, ils ont enlevé à la classe innombrable des manœuvres et des ouvriers le droit de s'assembler, pour délibérer en règle sur leurs intérêts, sous prétexte que ces assemblées pourraient ressusciter les corporations qui ont été abolies. Ils ne voulaient qu'isoler les citoyens et les empêcher ainsi de s'occuper en commun de la chose publique. Ainsi c'est au moyen de quelques grossiers sophismes et de l'abus de quelques mots que les infâmes représentants de la nation l'ont dépouillée de ses droits. » L'Ami du peuple, 18 juin 1791.
Article 14 du décret du 19-22 juillet 1791 relatif à l'organisation d'une police municipale et correctionnelle : Ceux qui veulent former des sociétés ou clubs politiques doivent faire une déclaration des jours et lieux de réunion auprès de la municipalité sous peine de 200 livres d'amende, 500 en cas de récidive.
Le décret du 18 août 1792 abolit les congrégations religieuses et les confréries.
1793 - Sous la Convention tombent les fragiles barrières dressées contre les excès des sociétés politiques : la Déclaration des droits de l'Homme placée en tête de la Constitution du 24 juin 1793 donne dans son article 7 le droit aux citoyens de « s'assembler paisiblement » et le droit « de se réunir en sociétés populaires » (article 122).
Le décret du 25 juillet 1793 interdit à toute autorité et tout individu d'empêcher les sociétés populaires de se réunir ou de tenter de les dissoudre sous peine de cinq à dix années de fers.
1795 - La Constitution du 5 fructidor an III subordonne l'existence des associations politiques et professionnelles au maintien de l'ordre social :
« Aucune société particulière, s'occupant de questions politiques, ne peut correspondre avec aucune autre, ni s'affilier à elle, ni tenir des séances publiques, composées de sociétaires et d'assistants distingués les uns des autres, ni imposer des conditions d'admission et d'éligibilité, ni s'arroger des droits d'exclusion, ni faire porter à ses membres aucun signe extérieur de leur association » (art. 362)
1810 - L’article 291 du code pénal napoléonien impose la dissolution de toute association de plus de vingt personnes non autorisée préalablement par les pouvoirs publics. Il punit de 3 mois à deux ans de prison les dirigeants de ces associations et de 16 à 200 francs les personnes chez lesquelles ont eu lieu ces réunions illicites.
Malgré les nombreuses demandes d'abrogation, il perdurera jusqu'en 1901.
1830 - Devant le regain des clubs, associations politiques et sociétés secrètes pendant la Restauration puis la Monarchie de Juillet, la répression s'accentue. Beaucoup de voix s'élèvent pour réclamer le droit d'association.
L'ultramontain Félicité de Lamennais s'indigne contre le régime de la Monarchie de Juillet :
Le pouvoir royal souhaite réprimer la ferveur des journées révolutionnaires de 1830 et mettre fin à l'existence des clubs.
« Nous demandons, en quatrième lieu, la liberté d'association, parce que partout où il existe soit des intérêts, soit des opinions, soit des croyances communes, il est dans la nature humaine de se rapprocher et de s'associer ; parce que c'est là encore un droit naturel ; parce qu'on ne fait rien que par l'association, tant l'homme est faible, pauvre et misérable tandis qu'il est seul : voe soli ! Parce que là où toutes classes, toutes corporations ont été dissoutes, de sorte qu'il ne reste que des individus, nulle défense n'est possible à aucun d'eux, si la loi les isole l'un de l'autre et ne leur permet pas de s'unir pour une action commune. L'arbitraire pourra les atteindre tour à tour ou tous à la fois, avec une facilité qui amènera bientôt la destruction complète des droits ; car il y a toujours dans le pouvoir, même le plus juste et le plus modéré, une tendance à l'envahissement, et la liberté ne se conserve que par un perpétuel combat. Aujourd'hui d'ailleurs les gouvernements devant suivre l'opinion publique, il faut que l'opinion publique ait en dehors d'eux un moyen de se former et de se manifester avec un caractère de puissance qui ne permette en aucun cas de la mépriser ou de la méconnaître ; et cela même est une garantie, et la plus forte garantie, dans l'état présent de l'Europe, de la stabilité des gouvernements. » Lamennais : journal L'Avenir, 16 octobre 1830.
Tocqueville souligne à la même époque la liberté d'association qui règne de l'autre côté de l'Atlantique :
« Les Américains de tous âges, de toutes les conditions, de tous les esprits, s'unissent sans cesse. Non seulement ils ont des associations commerciales et industrielles auxquelles tous prennent part ; mais ils en ont encore de mille autres espèces : de religieuses, de morales, de graves, de futiles, de fort générales et de très particulières, d'immenses et de fort petites ; les Américains s'associent pour donner des fêtes, fonder des séminaires, bâtir des auberges, élever des églises, répandre des livres, envoyer des missionnaires aux antipodes ; ils créent de cette manière des hôpitaux, des prisons, des écoles. S'agit-il enfin de mettre en lumière une vérité ou de développer un sentiment par l'appui d'un grand exemple : ils s'associent. (...) J'ai rencontré en Amérique des sortes d'associations dont je confesse que je n'avais pas même l'idée. (…) Dans les pays démocratiques, la science de l'association est la Science ; le progrès de toutes les autres dépend des progrès de celle-là. » De l'usage que les Américains font de l’association dans la vie civile (1835).De la démocratie en Amérique / Alexis de Tocqueville. - Paris : M. Lévy, 1864.
1834 - Un débat sur le droit d'association s'engage au Parlement.
« J'ai dit que l'article 291 ne figurerait pas éternellement dans les lois d'un peuple libre. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui ? (…) Il viendra, je l'espère, un jour où la France pourra voir l'abolition, la suppression de cet article, comme un nouveau développement de la liberté. Mais jusque-là, il est de la prudence de la Chambre et de tous les grands pouvoirs publics, de maintenir cet article qui a été maintenu en 1830 ; il faut même le modifier, selon le besoin du temps, pour qu'il soit efficace contre les associations dangereuses d'aujourd'hui, comme il l'a été en 1830 contre les clubs.» Guizot, discussion de la loi du 10 avril 1834. Archives parlementaires, 12 mars 1834.
Pour le député Berryer :
« Le droit d’association est un droit sacré, c'est le droit primitif, c'est le droit générateur dans l'ordre social » (Archives parlementaires, 12 mars 1834.)
Pour Lamartine :
« L'association est dans le principe même de liberté qui constitue ce gouvernement. Il ne faut point la nier, il faut la régler (…). Sans doute cette législation sera difficile ; c'est une force sociale toute neuve à constituer (…). Mais ce qui est nécessaire n'est jamais impossible, et d'ailleurs vous n'avez qu'une alternative : ou des droits reconnus, ou des droits envahis ; ou des associations légales, ou des sociétés secrètes et illicites » (Archives parlementaires, 13 mars 1834).
Cependant, la loi du 10 avril 1834 aggrave les dispositions du code pénal. Désormais, même les membres d'associations divisées en sections de moins de 20 personnes encourent de lourdes amendes et des peines de prison. Une vague de répression politique déferle sur les associations de toute nature*.
Position de J-B Monfalcon à propos de l’association des Mutuellistes :
« Des ouvriers qui n’avaient fait usage de leurs facultés intellectuelles que pour pousser avec égalité leur navette de gauche à droite et de droite à gauche, discutaient, calomniaient l’œuvre des trois pouvoir et décrétaient la révoltes ! (…) Les conséquences terribles de l’aberration mentale des travailleurs ne sauraient faire méconnaître le ridicule des considérants de leur protestation ».
Monfalcon fait allusion à la protestation des Mutuellistes, signée par 2 544 sociétaires, ci-jointe :
« La société des Mutuellistes de Lyon, placée par le seul fait de sa volonté en dehors du cercle politique, croyait n’avoir à redouter aucune agression de la part des hommes du pouvoir, lorsque la loi contre les associations est venue lui révéler son erreur ; cette loi monstrueuse, œuvre du vandalisme le plus sauvage, violant les droits les plus sacrés, ordonne aux membres de cette société de briser les liens qui les unissent et de se séparer ! Les mutuellistes ont dû examiner et délibérer.
Considérant en thèse générale que l’association est le droit naturel de tous les hommes, qu’il est la source de tout progrès, de toute civilisation ; que ce droit n’est point une concession des lois humaines, mais le résultat des vœux et des besoins de l’humanité écrits dans le code providentiel ;
Considérant en particulier que l’association des travailleurs est une nécessité de notre époque, qu’il est pour eux une condition d’existence, que toutes les lois qui y porteraient atteinte auraient pour effet immédiat de les livrer sans défense à l’égoïsme et à la rapacité de ceux qui les exploitent ;
En conséquence, les mutuellistes protestent contre la loi liberticide des associations et déclarent qu’ils ne courberont jamais la tête sous le joug aussi abrutissant, que leurs réunions ne seront point suspendues et, s’appuyant sur le droit le plus inviolable, celui de vivre en travaillant, ils sauront résister, avec toute l’énergie qui caractérise des hommes libres, à toute tentative brutale et ne reculeront devant aucun sacrifice pour la défense d’un droit qu’aucune puissance humaine ne saurait leur ravir. »
Dumont, président de section, Guétard, chef de loge centrale…etc…etc…
*DE LA LOI SUR LES ASSOCIATIONS,
Art. 1er. « Les dispositions de l’art. 29l du code pénal sont applicables aux associations de plus de 20 personnes, alors même que ces associations seraient partagées en sections d’un nombre moindre, et qu’elles ne se réuniraient pas tous les jours ou à des jours marqués. L’autorisation donnée par le gouvernement est toujours révocable. »
« Art. 2. Quiconque fait partie d’une association non autorisée, sera puni de deux mois à un an d’emprisonnement, et de 50 fr. à 1,000 fr. d’amende.« L’article 463 du code pénal pourra être appliqué dans tous les cas.« En cas de récidive, les peines pourront être portées au double.« Les condamnés, dans ce dernier cas, pourront être soumis à la surveillance de la haute police pendant un temps qui pourra être élevé jusqu’au double de la peine. »
Art. 3. « Seront considérés comme complices et punis comme tels, ceux qui auront prêté ou loué sciemment leur maison ou appartement pour une ou plusieurs réunions d’une association non autorisée. »
Art. 4. « Les attentats contre la sûreté de l’état, commis par les associations ci-dessus mentionnées, pourront être déférés à la juridiction de la chambre des pairs, conformément à l’art. 23 de la charte constitutionnelle.« Les délits politiques commis par lesdites associations, seront déférés au jury, conformément à l’article 69 de la charte constitutionnelle.« Les infractions à la présente loi et à l’art. 291 du code pénal seront déférées aux tribunaux correctionnels. »« Les dispositions du code pénal auxquelles il n’est pas dérogé par la présente loi, continueront de recevoir leur exécution. »

La révolte de 1834 : 1er chapitre

Prélude de l’insurrection : les journées de février


Résumé de cette période en prenant comme référence des extraits de « Histoire des insurrections de Lyon en 1831 et 1834 » (1834) de J-B Monfalcon, historien, créateur du journal favorable à Louis-Philippe « Le Courrier de Lyon ». Quand c’est possible je joins les positions des rédacteurs de L’Echo de la Fabrique.

J-B Monfalcon :

« Il est un fait qu’il faut poser d’abord pour bien comprendre les événements : la question des salaires n’est plus rien depuis longtemps dans les déplorables désordres de notre cité. Ce que l’ouvrier demande, ce n’est pas une augmentation de deux ou trois sous par aune de peluche, de taffetas ou de velours. (…) Ce qu’il appelle de tous ses vœux, le but de la coalition des ferrandiniers et des mutuellismes, ce n’est pas seulement la conquête d’un tarif, c’est autre chose : il veut une part dans le bénéfices des fabricants, il exige une représentation plus large dans les jouissances de la vie sociale, il s’indigne de l’obligation du travail et de l’économie, et dit aux riches, comme Figaro aux grands seigneurs de son temps : « Qu’avez-vous fait pour devenir ce que vous êtes ? Vous vous êtes donné la peine de naître ! » Ce n’est pas leur intelligence qu’il faut accuser de cette fatale situation : elle a beaucoup grandi depuis la révolution de Juillet et les journées de novembre ; c’est l’aberration déplorable d’esprit à laquelle ils se sont laissés conduire… »

Dans le numéro 58 du 9 février 1834 on lit dans l’Echo de la Fabrique :

« Si maintenant on porte plus haut ses regards, on voit la grande famille des travailleurs sortir de l’état d’ilotisme où l’avait enchaînée de barbares préjugés et l’avidité criminelle de quelques-uns, et mettre un terme à la honteuse exploitation de l’homme par l’homme ; on la voit traiter d’égal à égal avec les capitalistes, forcer enfin le législateur à écrire dans ses codes une égalité réelle, à conférer aux travailleurs les droits politiques si injustement et si absurdement réservés jusque-là aux seuls oisifs, et arriver ainsi au gouvernement du peuple par le peuple. Mais ce peuple sera-t-il encore déclaré incapable de se régir, et devra-t-il être, comme ignorant, repoussé de toute participation aux affaires générales ? L’association répondrait alors victorieusement par des faits. Cinq mille chefs d’atelier sont unis en dépit des persécutions inquisitoriales de la police et des poursuites du parquet ; leur nombre grandit chaque jour ; ils ont leurs lois fidèlement observées, leurs chefs strictement obéis : toutes leurs mesures sont appuyées sur l’équité et prises dans l’intérêt général ; tout enfin marche avec une admirable harmonie. Dans les réunions hebdomadaires, réunions éminemment utiles, on parle des affaires de tous, des affaires de chacun ; on expose ses espérances, ses idées d’avenir ; on discute les moyens les plus propres, les plus prompts à amener l’amélioration du sort commun ; on s’instruit, on apprend à se connaître, on se moralise, et l’on avance ainsi à grands pas vers l’émancipation de tous les travailleurs. Les autres professions l’ont bien compris ; aussi, chaque jour de nouvelles demandes d’affiliation sont faites ; les Mutuellistes les accueillent avec joie ; ils oublient les injures qu’on jetait naguère à leur industrie ; ils oublient aussi que leur énergie dans le danger, leur constance, leur fermeté dans les luttes diverses engagées contre eux, les ont élevés au premier rang ; ils accueillent tous leurs frères dans une parfaite égalité. »

Le mercredi 12 février :
La société des Mutuellistes est convoquée en assemblée générale extraordinaire pour délibérer sur la question de l’interdiction générale des métiers. La séance dure toute la journée.
2 341 chefs d’ateliers présents.
1297 voix pour la cessation en masse du travail
1044 contre.
A 22 h 30 la commission exécutive décrète la suspension du travail dans tous les ateliers à partir du vendredi 14 février.
Prétexte : diminution de 25 centimes sur le prix de fabrication de l’aune de peluche.

Le vendredi 14 février :
20 000 métiers cessent de battre à 14 h
A l’occasion d’un enterrement les canuts font une démonstration de force. De 1000 à 1200 tisseurs compose le cortège qui se rend en traversant la ville au cimetière de Loyasse. Ils marchent par quatre. Deux ferrandiniers d’un côté, 2 mutuellistes de l’autre. Beaucoup portent les insignes du compagnonnage dont le port est interdit par une ordonnance. Les injonctions du commissaire de police n’y font rien.

Le vendredi 21 février :
Les négociations échouent. Les fabricants repoussent l’idée d’une mercuriale proposée par les délégués ouvriers et ne cèdent pas. « D’une concession de 25 centimes à l’inexécutable tarif, il n’y a qu’un pas ». Un grand nombre d’ouvriers commencent à travailler mais le plateau de la Croix-Rousse, véritable quartier général de la population ouvrière, a persisté dans son inaction. Des rixes, accompagnés de voie de fait, ont lieu sur la place de la Croix-Rousse. Des arrestations ont été opérées.

Le samedi 22 février :
La reprise du travail est à peu près générale. J-B Monfalcon note de nombreuses dissensions entre associations d’ouvriers.

Le dimanche 23 février :
Sans transaction avec les fabricants et sans concession aux ouvriers en peluche, tous les métiers ont recommencé à battre. Six mutuellistes sont arrêtés comme chefs de la coalition. Vingt chefs d’ateliers se déclarent solidaires en écrivant au procureur du roi.
Commentaires de J-B Monfalcon : « La loi sur les associations avait été votée, son application à la Société des Mutualistes était inévitable ; elle devait frapper la coalition au cœur. Nulle part ce désordre moral qu’avait signalé le « Journal des Débats » n’existait à un aussi haut degré qu’à Lyon : On y voyait un Etat dans l’Etat et un pouvoir illégal assez hardi pour se mettre en rébellion ouverte contre la loi et défier le pouvoir national. »

L’Echo de la Fabrique écrit lui :« Depuis deux mois environ, et dans presque tous les genres de notre fabrication lyonnaise, se faisait sentir une tendance marquée à la diminution du taux des salaires. – Alors se retracèrent au souvenir des travailleurs, formant aujourd’hui l’association des Mutuellistes, NOVEMBRE et toute sa hideur, et les angoisses du peuple épuisé de misère, réduit à demander, sous le feu des canons vomissant la mitraille, du pain pour vivre en travaillant ! – Ces jours de mort et de deuil, si près de nous encore, pouvaient se renouveler et appeler sur notre cité une tempête plus terrible et plus désastreuse ; et aujourd’hui comme alors, aucune garantie contre une si déplorable alternative n’était là pour la détourner !!! – Telles furent les graves considérations qui déterminèrent les Mutuellistes à frapper les métiers d’un interdit général, et ce fut dans la journée du 14 que cette décision fut unanimement exécutée. Ils avaient aussi (pourquoi le tairions-nous) pensé que cette interdiction générale amènerait un grand nombre de fabricants desquels ils n’avaient aucune plainte à faire, à intervenir comme conciliateurs entre eux et cette autre partie des fabricants qui, forts d’une quasi-disette de travail, ne rougissaient pas d’en profiter pour rendre plus critique encore la situation fâcheuse de l’ouvrier, mais que ces derniers feraient droit à leurs sages représentations. – Qu’aujourd’hui cette prévision n’ait pas été justifiée par le fait, nul parmi nous ne prétend l’imputer à crime à personne d’entre eux, bien qu’en vingt autres circonstances leur propre intérêt leur eût impérieusement commandé ce qu’exigeait le notre dans ce cas. »

Les voeux de l'Echo de la Fabrique en 1832 et 1833

LYON. LE 1er JANVIER 1832
Ce jour, lorsque nos manufactures prospéraient, était un jour de fête pour chaque famille ; aujourd'hui il ne leur reste plus que de tristes souvenirs. Cependant tout n’est pas perdu, et nous pouvons, ouvriers, chefs d'ateliers et négocians, nous livrer à l'espérance. Avec les institutions qui nous régissent, la France manufacturière peut être encore sans rivale, comme elle peut être, avec le trône des barricades et son drapeau, la première et la plus puissante des nations. Nous croyons, au commencement d'une nouvelle année, pouvoir répéter ce que nous avons dit tant de fois : Il faut que tous les hommes se tendent la main ; que le passé s'oublie ; que l’ouvrier, le chef d'atelier et le fabricant, dont les intérêts sont liés, fassent le sacrifice de tout ressentiment personnel pour l'intérêt de tous, afin que la paix, la concorde et la confiance se rétablissent pour durer éternellement entre des classes dépendantes les unes des autres.
Pour nous, empruntant un langage qu'un vieil usage a consacré, nous allons faire des souhaits ; puissent-ils s'accomplir pour le bien de l'humanité !
Nous souhaitons à M. le président du conseil des ministres qu'il connaisse les véritables causes de la misère des ouvriers de Lyon, et y porte remède.
Nous souhaitons à tous les préfets de mériter le titre glorieux que M. Du Molart a acquis parmi nous, de père des ouvriers.
Nous souhaitons à M. le maire de Lyon toute l’impartialité que commande le caractère dont il est revêtu, et surtout que si on lui demande de permettre la vente publique de la justification d'un ex-premier fonctionnaire il ne la refuse pas ; car il serait bien charmé qu'en pareil cas on permit la vente publique de la sienne, ce que nous ne lui souhaitons pas. Mais, dans ce siècle, qui peut compter sur la stabilité des places ?…
Nous souhaitons au député qui prétend que l'ouvrier peut vivre avec vingt-huit sous par jour, qu'il prenne pour lui cette somme et donne le superflu de ses revenus aux malheureux dont il n'a pas craint de mettre en doute la misère.
Nous souhaitons que les négocians honorables qui ne spéculent point sur la faim de l'ouvrier se fassent connaître, afin que chacun les comble de ses bénédictions.
Nous souhaitons que le petit nombre de négocians déhontés, vrais parasites commerciaux, soient démasqués et flétris par la réprobation publique.
Nous souhaitons aux ouvriers que, par le tarif ou la mercuriale, ils voient enfin cesser cet état de détresse où l’égoïsme les a plongés.
Nous souhaitons aux philanthropes qui, dans des jours de deuil, ont tendu une main bienfaisante aux infortunés ouvriers, que leurs noms nous soient connus, afin que nous puissions les publier et les transmettre à nos neveux comme des modèles d'humanité.
Nous souhaitons que toutes les âmes généreuses, dans quelque classe qu'elles se trouvent, se réunissent pour faire cesser toutes les dissensions civiles ; dussent les ennemis de la France et de nos institutions en mourir de dépit.
Nous souhaitons que le commerce reprenne toute sa splendeur ; que Lyon redevienne, pour la soierie, le magasin du monde, et fasse, par son industrie, la gloire de la France.
Nous souhaitons, enfin, aux journalistes moins de procès et surtout point d'incarcération ; car ils ont à souffrir assez d’autres petites tracasseries.

1er Janvier 1833.
Bon jour ! Bon an !
Salut ! puissant Janus, qui de ton double visage regardes avec regret l’année qui fuit pour rejoindre les sœurs qui l’ont précédée et sont inhumées dans le vaste tombeau de l’éternité, et contemples avec joie la jeune année qui s’avance pure de tout souvenir fâcheux, belle d’espérance et peut-être d’illusions.
Bon jour, bon an, citoyens ! Aux hommes heureux la continuation de leur bonheur ! Aux hommes malheureux l’adoucissement de leurs maux !… A tous la santé ; l’homme riche en a besoin pour jouir de sa félicité, comme le pauvre pour supporter sa misère. A vous, prolétaires, du travail et une place au festin dont vous n’avez ramassé jusqu’à ce jour que quelques miettes… Des droits en échange de vos impôts… Votre émancipation s’approche… Vous commencez à y croire ; c’est beaucoup ; ailleurs on la redoute, c’est encore quelque chose.
Le siècle, aujourd’hui, prend l’âge où Jésus Christ commença sa divine prédication. Lorsque le monde l’eut entendue, l’esclavage fut aboli ; oh ! si vous saviez ce qu’était l’esclavage ! le prolétaire au moins est matériellement libre ; croyez-vous qu’il soit plus difficile de rompre les chaînes qui attachent le prolétaire, que celles qui étreignaient l’esclave ? Oh ! non. Eh bien, Thomas de la civilisation, cessez d’être incrédules. L’œuvre commencée par le démocrate de Galilée, approche de sa fin. Plus de privilèges, plus de monopoles, plus d’impôts abusifs et onéreux. Proclamons pour mil huit cent trente-trois :L’émancipation physique et morale des prolétaires.

mercredi 26 décembre 2007

La santé des canuts

L’Echo de la Fabrique et la santé des canuts

L’Echo de la Fabrique du 1er avril 1832 Paris. - Nous avons regret d'annoncer à nos lecteurs qu'une maladie, qui présente tous les symptômes du choléra, s'est manifestée hier. Trois personnes sont mortes ; parmi elles se trouve le cuisinier du maréchal Lobau. Ce matin, de nouvelles attaques ont eu lieu. A l'heure où nous écrivons, on procède à l'autopsie des cadavres.(Journal du soir.)

Vouloir évoquer la santé des Canuts au XIXème siècle n’est pas une mince affaire. C’est d’ailleurs valable pour toute évocation concernant l’Histoire de l’industrie de la soie qui appartient non seulement à celle de la Croix-Rousse et de Lyon mais surtout au mouvement social universel. Certes chacun a bien une idée. Le Canut a faim, le Canut fait 18 heures de travail par jour en 1831, le Canuts vit dans un espace confiné puisqu’il est obligé de fermer ses fenêtres légèrement opaques afin d’éviter la poussière de la rue et les rayons du soleil qui viendraient frapper les fils de soie teints.
« Et cet homme, jeune encore, mais pâle et décharné, qui lève sur vous des yeux éteints par l'agonie de la misère ? Il est malade ; que ne va-t-il à l'hôpital ? Sans doute il y serait à sa place. Chez lui un travail de dix-huit heures augmente, il est vrai, ses souffrances ; mais il lui faut gagner de vingt-huit à trente-deux sous pour acheter quelques aliments grossiers que ses enfants s'arrachent entre eux et dont il se passe, parce qu'il aime mieux endurer la faim que de voir souffrir les innocentes créatures auxquelles il donna le jour. » Lit-on dans l’Echo de la Fabrique, le journal des tisseurs, en 1832.
Mais j’ai voulu tenter d’aller au-delà d’une simple description de la misère des tisseurs sur soie du XIXème siècle. J’ai voulu leur redonner la parole et j’ai ainsi négligé la description que divers observateurs ont pu écrire sur leur vie, leur aspect. Ce qui me frappe à la lecture de leur journal, c’est leur capacité d’analyse et de propositions. Cette observation m’a conduit à jeter un regard différent de celui que souvent j’observe quand on évoque les Canuts. L’héritage qu’ils transmettent par leurs écrits n’est pas seulement une description de leurs souffrances, c’est surtout des éléments fondateurs d’un mouvement ouvrier en lutte qui propose, fixe aux uns et aux autres des objectifs. C’est à ce titre que le patrimoine des Canuts est intéressant. Evoquer le passé pour le passé me semble pour moi insuffisant. Il n’a de valeur que s’il vient enrichir notre réflexion aujourd’hui. On ne peut donc résumer l’apport social des Canuts au chant, certes émouvant et combien mobilisateur, d’Aristide Bruant, « Pour chanter Veni créateur… », écrit d’ailleurs 60 ans après la révolte de novembre 1831, après ces journées du 21, 22 et 23 novembre qui posent les bases du mouvement ouvrier.
J’ai donc fait un choix. D’abord parce que je ne suis ni universitaire, ni historien pour entreprendre de longues recherches, l’état d’esprit de cette époque ne fournit pas de statistiques, de listes, pour savoir les maladies auxquelles le canut et sa famille étaient confrontés et parce que je l’ai dit, je souhaitais donner la parole aux tisseurs sur soie. Quelques noms de maladies viennent de temps en temps nous renseigner, nous permettant d’en déduire qu’ils étaient communs à beaucoup. Ainsi, Sébastien Commissaire (1822-1898), fils de canut et canut lui-même avant de devenir député en 1849.
« J’appris à faire le velours. Selon moi, il n’y a point d’étoffe dont la fabrication absorbe autant l’ouvrier que la confection du velours uni. Il faut que l’ouvrier ait constamment les yeux fixés sur son ouvrage, soit quand il le coupe, soit quand il passe le fer, toutes ses facultés physiques et intellectuelles sont en jeu, la moindre distraction peut avoir des conséquences très graves. C’est, en outre, un métier très fatiguant. La position de l’ouvrier sur le métier est des plus pénibles. Il faut qu’il travaille des deux jambes, la poitrine appuyée contre le canard qui a la forme d’un demi cylindre. Chaque coup de battant et surtout de lui dit coup de dresse, répété à chaque fer, se fait durement sentir dans la poitrine. Si l’on faisait une enquête, je crois qu’elle démontrerait qu’il n’y a pas de profession qui fournisse autant de phtisie pulmonaire que le veloutier. »
Nous sommes encore loin en effet de la reconnaissance des maladies professionnelles. D’autres maux existent, liés aux conditions de travail. Et comme logement et atelier se confondent, les enfants du canut ne seront pas épargnés. On le verra quand j’évoquerais la crèche St Bernard.
J’ai donc privilégié l’année 1832 qui est celle de l’épidémie de choléra qui fera en France 100 000 morts dont 20 000 à Paris sur une population de 650 000 habitants. Ce que vont écrire pendant cette année là, les Canuts est d’autant plus intéressant que le choléra n’ira pas jusqu’à Lyon.

Quelle est la situation au XIXème :
Si la peste fut longtemps la première ambassadrice de la grande faucheuse, c'est le Choléra, " pathologie à progression brutale " qui terrorisa le XIXème siècle européen. Une peur d'autant plus forte que depuis la fin du XVIIIème régnait une sorte d'optimisme latent. En effet, la peste ne faisait plus parler d'elle depuis la dernière crise de 1720-1722. Les épidémies de dysenterie et de typhus se faisaient plus rares. La vaccination contre la variole annonçait des jours meilleurs. Enfin, la mortalité était réellement en baisse. Mais il restait un élément important : l’hygiène.
Or, si les progrès en matière de santé et d'espérance de vie entre le XIXe et le XXe siècles sont souvent portés au crédit de la médecine moderne, en particulier des vaccins et des antibiotiques, on oublie souvent que si ces armes ont été indéniablement décisives dans le combat contre les maladies infectieuses, celui-ci a été amorcé avant leur avènement : le XIXe a été marqué, dans les pays alors en voie d'industrialisation, par une révolution sanitaire sans précédent, où l'hygiène a joué - incontestablement - un rôle de tout premier plan. Dans les années 1800, variole, scarlatine, rougeole et diphtérie étaient des maladies si familières qu'elles étaient considérées comme des caractéristiques de l'enfance. Les épidémies de choléra et de paludisme étaient légion. Le typhus et la typhoïde menaçaient les pauvres, la tuberculose les riches comme les pauvres. Dans les pays occidentaux au début du XIXe, les " bonnes années ", sans épidémies d'envergure, le taux de mortalité était souvent quatre fois plus important qu'aujourd'hui. Dans l'Angleterre victorienne, par exemple, l'âge moyen des décès dans les populations urbaines défavorisées était de 15 ou 16 ans… Pour comprendre l'ampleur de la révolution qui s'est alors opérée, il faut rappeler les conditions de vie de l'époque . Ordures en putréfaction, déchets humains et animaux, carcasses mortes empilées, égouts à ciel ouvert : les rues étaient de véritables cloaques. Les cabinets étaient rares. Les pots de chambre étaient déversés dans les cours d'habitations. La puanteur était légendaire, surtout en été. Si l'étiologie des maladies infectieuses était inconnue avant la théorie des microbes de Louis Pasteur en 1878, un bons sens primaire associait néanmoins certaines conditions de vie à la morbidité. Odeurs fétides et miasmes étaient considérés comme la cause de la plupart des maladies qui prévalaient. "Saleté, pauvreté et maladie " formaient une triade logique. A ce propos on peu dire que ce n’est pas tout à fait un hasard si les immeubles ateliers se construisent en haut des pentes et sur le plateau croix-roussien. Certes il y là des terrains disponibles mais aussi d’avantage d’air chassant les miasmes. C’est une colline. D’ailleurs il semblerait que le prix de location soit plus élevé pour les Canuts du plateau que pour ceux des pentes aux rues plus étroites.C'est au milieu du XIXe que s'amorce dans les pays en voie d'industrialisation une véritable révolution sanitaire, avec une nette augmentation de l'espérance de vie suivi quelques décades plus tard par une chute considérable des taux de mortalité infantile. Trois phénomènes à ce crédit : l'amélioration de l'habitat et en conséquence, une réduction de la promiscuité; l'amélioration de l'alimentation grâce aux progrès de l'agriculture et de la technologie, et surtout l'amélioration de l'hygiène. Une des transformations socioculturelles majeures du XIXème siècle a été le changement de comportement dans l'hygiène personnelle, comprenant l'hygiène corporelle et le lavage du linge. Son origine remonte au début des années 1800.En Angleterre, par exemple, une coalition informelle d'activistes sociaux de réformistes, de médecins et de scientifiques commença dès lors à prôner une réforme sanitaire. Sous leur impulsion, la législation fut modifiée dans les années 1850 et 1860 : des autorités de santé publique chargées de la collecte des effluents, de la distribution de l'eau, du traitement de diverses nuisances environnementales, etc. furent créées (une décade plus tard en Amérique). Les pionniers de ce mouvement étaient de fervents défenseurs de l'hygiène personnelle. Les premiers efforts furent d'ailleurs la réduction de la taxe sur le savon (1833), la construction des bains publics et de blanchisseries pour les travailleurs à Londres (1844), puis à travers tout le pays. Les changements comportementaux vis à vis de l'hygiène corporelle, du nettoyage du linge et de l'hygiène domestique au cours du siècle, de même que le développement de l'hygiène environnementale, ont fortement contribué à l'importante réduction de la morbidité et de la mortalité observée dans les pays industrialisés au début du XXème.
Les canuts ne sont pas en retard sur cette prise de conscience. Bien au contraire. Dès qu’il publie l’information de la mort de Parisiens par le choléra, L’Echo de la Fabrique demande à Lortet de donner quelques conseils d’hygiène mais toujours avec de soucis d’être le porte-parole des tisseurs :
« Toutes les instructions officielles, populaires et autres sur les moyens à employer pour se préserver du choléra, nous recommandent les bains comme un moyen excellent.
Il n’y a pas de doute que maintenir la peau propre et la débarrasser des résidus de la transpiration, est le meilleur moyen d’entretenir l’activité de la vie à l’extérieur du corps, et de prévenir toutes les concentrations sur les organes intérieurs.
Il est bien facile de dire à l’homme riche : Baignez-vous. Mais nous, nous voulons faire de l’hygiène à portée de toutes les fortunes.
Autrefois les Romains construisaient des bains publics pour les habitants dont ils avaient conquis les villes : aujourd’hui, grâce à l’incurie et aux dilapidations de nos gouvernements, nous n’aurons bientôt pas de l’eau à boire. Si la sécheresse continue encore, la Saône ne sera qu’un ruisseau infect, et nos pompes seront taries.
A défaut de bains publics, l’ouvrier peut aller à la rivière ; mais sa journée se prolonge ordinairement si tard, que ce n’est guères que le dimanche qu’il peut jouir du bain. Lorsqu’il est déjà accablé de fatigues, il ne pourrait charrier l’eau nécessaire, pour remplir une baignoire. D’ailleurs où prendrait-il cette eau ? Et où prendrait-il la baignoire ?
Le vieux dicton Dieu donne de l’eau à tout le monde, est encore un reproche adressé à ceux qui négligent trop la propreté du corps, et la rareté de l’eau ne saurait excuser la saleté qui couvre la figure de tant d’enfants.
Voici le moyen que je propose pour remplacer le bain. Il faut prendre une grosse éponge ou un linge de coton qui retienne beaucoup d’eau, et se faire, pendant cinq minutes ou plus longtemps, des lavages sur tout le corps, depuis la tête jusqu’aux pieds : les répéter jusqu’à ce qu’on se sente bien rafraîchi. Il ne faut pour cela qu’un litre d’eau.
Ces lotions seront faites, le matin ou le soir ; cependant l’ouvrier s’en trouvera mieux le soir, surtout s’il ne se couche pas de suite après le souper. Elles auront l’avantage d’enlever la sueur du jour, de le rafraîchir, de le délasser et de lui procurer un sommeil plus calme.
Ceux qui auraient éprouvé quelquefois des douleurs de rhumatisme, devront, après les lotions, s’essuyer, se frotter fortement avec un linge rude et se coucher de suite.
Dans les jours plus froids, et lorsqu’on n’est pas encore habitué à ces lotions, on pourra faire tiédir l’eau ; mais au bout de trois ou quatre jours, et dans toutes les saisons, on les supportera à l’eau froide (non pas sortant du puits), et elles valent mieux.
Si le choléra ne vient pas nous visiter, et que nous n’ayons rien à faire pour nous en préserver, ce moyen sera toujours excellent pour entretenir la santé dans toutes les saisons, et surtout pendant les chaleurs.
Dans ce moment, beaucoup d’ouvriers boivent beaucoup d’eau de réglisse (tisane de polisson) et en donnent à leurs enfants : nous leur conseillons de la couper avec une infusion de graines de fenouil. »
Un peu plus tard, un second article sera encore plus complet
« Au moment où le choléra semble reprendre une nouvelle énergie et faire plus de progrès, au moment où les fruits deviennent abondants, et où l’abus qu’on en fait peut prédisposer à cette funeste maladie, nous croyons de notre devoir de donner quelques conseils à nos lecteurs.
L’usage modéré des fruits bien murs, joint à d’autres aliments, ne peut pas être nuisible. Malheureusement quelques ouvriers sont obligés d’en composer la plus grande partie de leur nourriture, et comme ils sont forcés d’aller à l’économie, ils achètent des fruits qui ne sont pas de la première qualité et souvent n’ont pas atteint leur degré de maturité.
Nous leurs conseillons donc de les manger autant que possible cuits. Tous sont bons cuits, et la préparation en est simple. On les fait cuire avec de l’eau, de manière à ce qu’il reste toujours un peu de sauce ; on y ajoute (afin qu’ils digèrent mieux) un peu de cannelle ou ce qui est moins cher, un petit sachet de graines de fenouil. On peut aussi, vers la fin de la cuisson, ajouter une goutte de vin. On verse le tout sur des tranches de pain. On les mange froids ; chacun peut selon son goût ou ses moyens y ajouter du sucre. Les cerises douces (telles que les bigarreaux) n’exigent point de sucre, non plus que les petites mérises. Les abricots sont beaucoup plus acides ainsi que les prunes dont les meilleures pour cuire sont les violettes longues. Les poires et les pommes d’automne ne peuvent se cuire sans sucre. Les pêches ont beaucoup plus d’acide. Tous ces fruits sont beaucoup plus doux si on les fait cuire sans la peau, qui d’ailleurs digère toujours difficilement.
On peut encore prendre de la pâte de pain de l’épaisseur d’un pouce, lorsqu’elle est lavée la couvrir de ces fruits coupés en morceaux, et faire cuire le tout au four comme une tarte.
Cet usage de manger tous les fruits cuits est surtout très répandu dans le nord de la France et de l’Europe où souvent ils ne mûrissent pas aussi parfaitement que dans nos contrées ».
Conseils bien sûr, mais ce journal est aussi une force d’avancées sociales. Ne pas l’oublier, c’est la caractéristique du journal : A partir des événements, faire avancé les progrès social. Il va se féliciter de certaines dispositions que prennent les soyeux en rassurant avec un humour noir qu’il ne craint pas d’afficher :
« les cages et le choléra.
Le choléra est un fléau ; Dieu nous garde de nous rire de lui, surtout lorsqu’il est notre proche voisin. Cependant nous ne conseillons pas à nos lecteurs de s’en effrayer, et si les riches font leurs paquets, si l’émigration est résolue de la part des financiers ; que les industriels vaquent à leurs travaux avec calme ; le fléau ne reconnaît point d’inégalité ; il frappera aussi bien le riche dans sa fuite que le pauvre au seuil de sa demeure.
Nous devons à notre tour calmer l’inquiétude de la classe qui nous intéresse ; les feuilles publiques, en général, donnent le choléra comme n’attaquant que les classes pauvres, nous pouvons prouver le contraire ; en Pologne, en Russie, des grands de la cour, des ducs, des barons en sont morts, et le vainqueur des Balkans, celui qui devait faire avec ses Cosaques une promenade militaire jusqu’à Paris, a succombé frappé par le choléra dans cette Pologne qu’il n’avait pu vaincre.
Le choléra a, dit-on, déjà amené des améliorations parmi nous, et comme dit le proverbe, à quelque chose malheur est bon. Aussi plusieurs négocians ont fait élargir les cages de leurs magasins ; d’autres les ont rendues plus saines par des courants d’air, on en cite même qui ont placé, dans ces lieux autrefois insalubres, des vases de chlorure de chaux. Vous voyez pourtant ce que c’est que l’empire de la peur ! Philosophes, ventez la morale, c’est bien sans doute ; hommes compatissants, ventez la philanthropie, c’est encore bien, mais tout cela n’est rien en comparaison de la peur…
La morale, la philanthropie réclamaient depuis longtemps ces améliorations, il n’en était rien. Le choléra paraît en France, et voilà que la peur fait plus que les réclamations faites par des milliers d’ouvriers, voir même les critiques sévères des journalistes.
Mais surpris de ce changement subit, chacun se dit, est-ce pour les ouvriers qu’il a eu lieu, afin de les préserver du fléau, ou, est-ce de peur que ces ouvriers, la plupart indigents, n’apportent l’épidémie à messieurs du magasin ? Je ne sais, mais cette dernière version est la plus accréditée. N’importe, nous félicitons ceux qui, par mesure sanitaire, ont aéré leurs cages ou les ont fait élargir. Nous pensons que si le fléau nous visite, ce que certes nous ne souhaitons pas, on les fera disparaître tout à fait, et peut-être par pudeur on n’osera pas les rétablir. Les ouvriers dont les réclamations contre ce genre de prisons avaient été infructueuses, se rappelleront du passage du choléra, et répèteront avec nous : à quelque chose malheur est bon. »
Toujours cette volonté. Ainsi le rédacteur en chef, Marius Chataing rédige plusieurs articles mettant en perspective les enjeux de l’époque :

« Sur le choléra :
Alerte ! Alerte ! Citoyens, garde à vous ! L’ennemi s’approche. Ce ne sont pas vos souscriptions fastueuses qui le conjureront. Hommes riches, qui dans ces jours de détresse croyez être quittes envers vos compatriotes par le don de quelques écus, don qui n’effleure même pas votre luxe, il faut opposer à cet ennemi une barrière plus forte et journalière. L’amélioration physique de la classe pauvre, c’est là le cri de la société ! Il faudra bien qu’on l’entende. A l’ouvrage donc, citoyens de toutes classes : formez des associations pour vous secourir lors de la terrible invasion. Et vous, magistrats, soyez à la hauteur de votre mandat, visitez ces maisons qu’habite une population immense d’ouvriers, assainissez-les, et que tout ce qui ne pourra pas l’être tombe impitoyablement sous le marteau ; élargissez ces rues fétides ; supprimez ces cloaques habités par la misère : que l’incurie ou l’avarice sordide d’un propriétaire ne soit plus un obstacle ; marchez au nom de la loi, au nom du salut commun.
Informez-vous aussi des moyens d’existence de ce peuple confié à vos soins. Est-il vêtu et nourri comme un homme doit l’être en travaillant ? A-t-il du travail, un salaire suffisant ? Ah ! Croyez-moi, ce n’est pas par goût que le prolétaire est couvert de haillons ; ce n’est par goût qu’il se nourrit d’aliments malsains et indigestes. Le choléra approche, donnez à la population ouvrière de quoi faire face et combattre avantageusement le fléau dévastateur dont elle est la première victime.
Le fameux Barrère disait que pour connaître un vrai patriote il fallait attendre sa réponse à cette question : Au cas de contre-révolution qu’as-tu fait pour être pendu ? Eh bien ! Magistrats, il faut qu’à la sortie de ses fonctions chacun de vous redevenu simple citoyen puisse répondre sans rougir à cette question : Qu’as-tu fait pour le peuple ? »
Dans un autre article, il part de l’état de l’activité de l’industrie de la soie :
« La fabrique de Lyon qui semblait reprendre de l’activité, retombe d’une manière effrayante. On peut en juger par la différence du nombre de ballots de soie qui ont passé à la Condition : du 1er au 15 avril il n’y est entré que 160 ballots, à peu près le quart de la dernière quinzaine de mars. Ces résultats n’ont rien qui se rattache à la politique ; le fléau qui nous menace et qui ravage la capitale en est la seule cause. Si l’épidémie ne disparaît bientôt de nos contrées, si, au contraire, elle envahit notre ville, il faut s’attendre que la misère, s’unissant à ce terrible fléau, fera des ravages incalculables. »
Il en appelle aux autorités en soulignant adroitement les intérêts des négociants soyeux mais aussi de l’ensemble de l’économie nationale :
« Il nous semble que l’autorité locale, qui connaît la position de la classe ouvrière de notre ville, pourrait faire des démarches auprès du gouvernement, pour obtenir de prompts secours pour elle. Il nous semble qu’elle doit aviser au moyen de préserver cette cité, dont l’industrie manufacturière est un principe vital pour la France, d’une destruction complète ; car, qui pourrait calculer les malheurs, sous les rapports industriels, que peut éprouver une population immense sans travail, et par conséquent sans pain, livrée au plus terrible des fléaux et mourant décimée par la misère et le choléra !…
L’épidémie ne nous a pas encore envahis ; mais son avant-coureur est la misère. Les ouvriers de Lyon, dont l’espoir commençait à renaître, se voient retomber dans une position pire que celle où ils étaient ; si on ne prend point tous les moyens pour les secourir, le découragement s’emparera d’eux, et cela pourrait hâter la présence du terrible fléau. Que le gouvernement fasse tous ses efforts pour éviter leur ruine totale, et nous et eux bénirons ceux qui préserveront notre ville de tant de calamités.
Il est une classe qui peut beaucoup sur le moral des travailleurs, c’est celle des négocians ; en s’imposant quelques sacrifices, en pensant que les ouvriers peuvent leur rendre un jour ce qu’ils feront aujourd’hui pour eux, en leur donnant enfin du travail sans en diminuer les prix, afin que les ouvriers puissent subvenir aux besoins de leur famille ; ils ne seront pas seulement humains, mais ils auront bien mérité de leurs contemporains, en préservant la cité la plus commerçante du royaume d’une décadence complète. Ce n’est pas quand le choléra fera ses ravages parmi nous, qu’il faudra penser aux préservatifs, c’est avant son apparition ; et le meilleur préservatif pour notre populeuse cité, c’est d’en écarter la misère, c’est d’adoucir le sort de ces milliers de familles qui ne vivent en travaillant que du jour à la journée ; c’est enfin en leur procurant le moyen d’éviter, par un travail régulier et un gain raisonnable, cet état de dénuement qui sert d’auxiliaire à l’épidémie. »
Il en profite même pour remettre sur la table une décision qu’avait prise Napoléon en sont temps quand il avait obligé sa cour à porter des vêtements de soie :
« Des personnes notables de notre ville parlaient un temps d’ouvrir des souscriptions, avec lesquelles on aurait fait fabriquer des étoffes de soie ; on parlait aussi d’une société qui voulait se former dans le but de donner de l’activité à la fabrique, en imposant à chaque sociétaire le devoir de porter pour vêtement de l’étoffe sortie de nos manufactures ; c’est aujourd’hui qu’on devrait mettre tous ces moyens à exécution. Ces moyens n’ont rien que d’honorable, et ceux qui prendraient l’initiative, seraient sûrs de la reconnaissance d’une immense population. La France entière ne tarderait pas de s’associer à cet œuvre philanthropique, et notre ville échapperait par là aux désastres qui la menace.
Nous invitons donc tous ceux qui peuvent contribuer à préserver les ouvriers de Lyon de tant de maux, d’unir leurs efforts. Que les autorités locales et le gouvernement emploient des moyens décisifs pour venir aux secours des malheureux ; que les riches secondent ces autorités dans leurs louables efforts, et on aura trouvé le meilleur préservatif, le meilleur état de salubrité en écartant la faim de la demeure des travailleurs, et ce sera peut-être le plus sûr moyen de préserver notre cité du choléra. »

Les rédacteurs de l’Echo de la Fabrique, parce qu’il y a une demande de la part de ses lecteurs, tisseurs sur soie, ne craint point de donner des information sur ce qui se fait pour combattre l’épidémie à l’étranger, notamment quand les moyens employés rejoignent ceux qu’ils préconisent. Il ne faut oublier que le droit d’associations n’existe pas, il a été supprimé à la Révolution et qu’il n’est toléré que des associations de moins de 20 personnes. Nous sommes en 1832, en 1834, cette « tolérance » sera supprimée. Chez les Anglais par exemple :

« Le peuple anglais est le plus avancé de tous les peuples dans le système des associations. Naturellement sombres et pensifs, ces insulaires semblent ne trouver de plus grand plaisir que celui de faire partie des associations philanthropiques. Pour se trouver à une assemblée, ils oublient leurs affections, et même leurs intérêts particuliers ; leur seul désir est celui de contribuer de tous leurs moyens au bien-être de leur nation, et partant de leurs compatriotes. »
L’Echo de la Fabrique enfonce le clou à l’égard des du pouvoir :
« De cet esprit d’association, sont nées ces grandes entreprises industrielles et commerciales qui mettent les Anglais à même d’exporter leurs produits dans tout l’univers. De même, et à l’exemple des commerçants, les industriels ont formé des associations sous divers titres. La ville de Londres compte plusieurs de ces sociétés ; chacune d’elles a son journal qui est son organe particulier et traitent de ses intérêts ; l’une d’elles, enfin, compte plus de cent mille sociétaires. Depuis son existence, elle a pourvu aux besoins de tous ses membres, et en même temps, elle a réalisé un fond de réserve de plusieurs millions. Le journal de cette société, compte 25 mille abonnés environ. Des sociétés semblables sont établies dans toutes les villes industrielles, et pour chaque industrie. A Manchester, ville manufacturière qui, par sa population et son commerce, peut être comparée à Lyon, on compte plusieurs associations de ce genre ; la plus nombreuse est celle des ouvriers tisseurs, qui est aussi parvenus à amasser un fonds de réserve considérable. Elle a aussi son journal spécial qui compte près de 4,000 souscripteurs. Les moyens de correspondance et de communication de ces sociétés, sont si bien réglés que, dans quelques heures, tous ceux qui en font partie, sont instruits des nouvelles qui peuvent les intéresser. »
Il enfonce le clou également à l’égard des politiques
« Le gouvernement a toujours favorisé ces associations, il les regarde comme un besoin naturel et une source indispensable de prospérité pour le pays. On se ferait difficilement une idée des améliorations qu’ont introduites les associations, soit pour le perfectionnement de l’industrie, soit sur le moral et le bien-être des individus. »
Puis il revient à la situation créée par l’épidémie :
« Lors de l’apparition du choléra-morbus, à Londres, des membres des sociétés s’assemblèrent, et résolurent unanimement de faire tous leurs efforts, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour arrêter ce fléau destructeur. Chaque assemblée nomma de suite plusieurs membres, et de différents quartiers, pour aviser à tous les moyens de propreté et de salubrité, que pouvait exiger l’intérieur des bâtiments. On rapporte même, que plusieurs de ces membres poussèrent leurs soins jusqu’à faire des visites dans les tavernes, où ils engageaient amicalement les habitués de ces lieux, à ne pas faire des excès, mais à prendre toutes les précautions possibles pour se garantir de l’épidémie, et leur en indiquaient les moyens. C’est à ces soins tous paternels, si bien distribués et si bien entendus que, sans nul doute, la ville de Londres qui est un tiers plus peuplée que Paris, doit le peu de ravages qu’a fait le choléra ; puisque dans cette ville, l’épidémie a enlevé moins de monde en trois mois, que dans une semaine à Paris. Ainsi, les associations sont le soutien de la nation anglaise, et peut-être que sans ce principe, ce pays serait livré à l’anarchie. Aussi les lords, les commerçants et enfin tous les philanthropes encouragent-ils les associations de tout leur crédit, et les regardent comme le seul moyen d’assurer la prospérité de leur pays. »
C’est une analyse fine que fait ici l’Echo de la Fabrique. Il n’est pas dupe que le modèle anglais n’est pas non plus la panacée :
« Nous ne voulons point parler de ces administrations de bienfaisance, établies dans tout le royaume, et pour lesquelles l’état perçoit un impôt, sous le nom de taxe des pauvres. Cette taxe, indispensable en Angleterre, par la cherté des vivres, répugnerait au caractère français.
Sans doute, nous ne devons pas être les imitateurs serviles des Anglais, mais, lorsque l’intérêt de notre pays commande que nous recherchions tout ce qui peut le préserver du fléau qui le menace, nous ne devons point craindre d’emprunter à nos voisins, ce qui peut nous être utile à cet égard. »

Et comme toujours le lien est fait avec ce qui se passe à Lyon :
»Nous pouvons donc assurer, que depuis la nouvelle de l’invasion du choléra, plusieurs personnes avaient conçu, à Lyon, des idées semblables à celle des Anglais. Au moyen d’une faible rétribution des habitants de chaque quartier, on pourvoirait aux dépenses d’assainissement, lavages et arrosages d’eau chlorurée, ou tout autre préservatif commandé par les intendants sanitaires.Par ces associations, les hommes les plus zélés et les plus philanthropes se feraient un devoir de faire exécuter toutes les mesures d’assainissement, telles que réparations des pompes et des fontaines, des égouts d’éviers et des latrines, qui pour la plupart, dans les maisons habitées par les ouvriers, sont encore des lieux dégradés et infects, capables d’engendrer tous les germes de l’épidémie. »

Autre article, autre exemple que le journal va reproduire emprunté à une revue « Le Journal des Connaissances » qui va créer une caisse commune de prévoyance. De quoi réjouir les Canuts.
« formée a l’occasion du choléra-morbus.
À tous les correspondants et souscripteurs du Journal des connaissances utiles.
1° Il est formé une caisse commune de prévoyance par les membres de la société pour l’émancipation intellectuelle, souscripteurs du Journal des connaissances utiles, dans le cas où la mort imprévue d’un certain nombre d’entre eux, frappés par le choléra-morbus, laisserait un père ou une mère infirme, une veuve dépourvue de secours ou des enfants orphelins ;
2° Le fonds commun est fixé à cent mille francs ;
3° La cotisation pour chaque membre ou souscripteur est de un franc.
Au 2 mai, les premiers versements faits parmi les personnes attachées à l’entreprise du journal, se montaient à 2,450 fr.
Ce projet qui sera public en entier dans la livraison de mai du Journal des connaissances utiles, a malheureusement conservé tout son à-propos, quoiqu’il puisse paraître tardivement reproduit. L’épidémie a cessé de désoler Paris, mais elle inquiète les départements, moins encore peut-être, ceux où elle a séjourné, que ceux qu’elle n’a pas visités. Au surplus, le titre de prévoyance, ajouté à celui de caisse commune, donne à cette utile création un intérêt non temporaire, qui sera d’autant mieux apprécié, qu’il peut subvenir des circonstances critiques. »
Ce travail de journaliste les conduit ainsi à être attentif à tout ce qui se publie. Et c’est l’occasion pour eux quand les écrits de certains leur paraissent farfelus de répliquer vertement. Voilà par exemple ce qu’écrit le journal Le Revenant qui publie l’extrait d’une lettre de Lyon. Cet extrait est rapporté par la Gazette du Lyonnais.
« Depuis l’invasion du choléra-morbus, à Paris, la population se porte en foule et en pèlerinage à la montagne sur laquelle est située l’église de Notre-Dame de Fourvière. La classe ouvrière s’y fait surtout remarquer par la ferveur de ses sentiments religieux.
« Mon Dieu ! S’écrient les braves canuts, dans leurs prières, et tout haut, nous n’avons pas chassé notre roi ni notre archevêque, nous n’avons pas pillé les églises ni renversé les croix. Mon Dieu, ayez pitié de nous, et préservez-nous de la peste de Paris. »
Le commentaire ne se fait pas attendre :
« Voilà le langage que les feuilles d’un régime passé prêtent à nos ouvriers en soie, à ces hommes assez éclairés pour reconnaître de faux amis, qui les trouvent religieux aujourd’hui, et qui sous les missions du gouvernement déchu les traitaient d’impies, de réprouvés. Sans doute nos ouvriers sont religieux, mais sans superstition ; ils rougiraient de mettre en action les momeries qu’on leur prête, et si les feuilles des jésuites s’amusent à les montrer ridicules, qu’elles seront toujours pour la classe industrielle de Lyon, des objets dignes de mépris. Nos ouvriers en soie restent dans leurs ateliers, et ne vont pas en foule à Notre-Dame de Fourvière accuser leurs frères de Paris ; ils sympathisent trop avec eux ! » Solidarité prolétarienne, recherche de la vérité, solidarité quelque soit le problème à résoudre, interpellation des pouvoirs, désir fort de savoir, une grande curiosité de ce qui se passe dans le monde, soucis de faire progresser l’industrie de la soie, l’apport social et aussi humaniste des canuts par l’intermédiaire de leur journal est considérable. Ce n’est qu’un survol et je vous engage à lire les numéros parus de 1831 à 1834. Ils peuvent aider à mieux comprendre les problèmes d’aujourd’hui et peut-être même contribuer à trouver des solutions adaptées à notre siècle.

Quelques dates de l'histoire de la Croix-Rousse

Quelques repères de l’Histoire de la Croix-Rousse

Ere primaire : Les glaciers déposent sur les pentes de la Croix-Rousse le Gros Caillou.
19 avant J-C : Création par Agrippa de routes dont la voie du Rhin pour relier Lyon à Bâle en passant par la montée des Carmélites et le plateau. A Serins travaillent des artisans potiers, bronzier et verriers.
1312 : La Croix-Rousse appartient en partie aux seigneurs de Montluel et de Miribel ainsi qu’à l’abbaye d’Ainay. Elle est terre d’Empire alors que Lyon est terre de France.
1455 : La Croix-Rousse composée de quelques masures fait partie de Cuire. Elle est en Franc-Lyonnais.
1493 : Guillaume Duport érige à l’embranchement de la montée de la Boucle et de la rue de Margnolles une croix en pierres de Couzon.
1562 : Cette croix est mise à bas par les protestants. Erigé de nouveau, elle disparaîtra à la Révolution pour être remise en place en décembre 1994 en face de l’hôpital de la Croix-Rousse.
1624 : Installation des Augustin Réformés sur le domaine délimité par la Grande-Rue, la rue Hénon et la rue de Cuire. Ceux-ci élèvent une église au vocable évoquant leur protecteur le Cardinal Denis.
1677 : La Croix-Rousse est un paradis fiscal aux portes de Lyon. Marchands de vins, cabaretiers, artisans et ouvriers s’y installent. Le Conseil d’Etat décide de soumettre le faubourg à une taxation. Humbert de Lange s’adresse à Louis XIV. Sur les conseils de Colbert, le roi exempte les Croix-Roussiens de taxes si leurs maisons sont construites depuis plus de 30 ans.
1746 : Première école de filles, puis première école de garçons.
1769 : Démolition du bastion de Saint-Clair au bord du Rhône et construction de la route de Bourg. Cuire La Croix Rousse compte 749 familles.
14 février 1790 : Première assemblée municipale. Les habitants souhaitent être indépendant par rapport à Cuire et procèdent à des élections sauvages. Cuire La Croix-Rousse compte 4 000 habitants.
5 juillet 1793 : La municipalité se range aux côté de Lyon contre la Convention.
8 août-9 octobre 1793 : Siège de Lyon.
14 novembre 1793 : La commune est débaptisée. Elle se nomme : commune Chalier.
Mais 1795 : Elle reprend son nom.
16 mars 1797 : Le Conseil des Cinq Cents décrète que Cuire sera réuni à Caluire. La Croix-Rousse et Caluire formeront un canton. Un arbre de la Liberté est planté à Serin.
22 octobre 1802 : La commune de la Croix-Rousse est crée. 4 500 habitants.
1797 – 1844 : Grande vague de lotissements et de constructions. Arrivée des tisseurs sur soie. Le plateau de la Croix-Rousse passe entre 1824 à 1833 de 2 185 métiers à 6 627. Ce qui deviendra le 4ème arrondissement compte en 1822 : 5 500 h ; en 1833 : 6 600 ; en 1836 : 16 500 ; en 1851 : 28 000 ; en 1856 : 33 000 ; en 1930 : 45 000.
29 août 1821 : La Croix-Rousse est promue ville
21, 22, 23 novembre 1831 : Révoltes des Canuts pour le respect des accords concernant les tarifs signés le 25 octobre 1831
1834 : Révolte des canuts contre la suppression du mutuellisme. Révolte républicaine
1848-1849 : Révoltes des Voraces.
24 mars 1852 : Décret impérial rattachant la Croix-Rousse à Lyon
1856-1861 : Construction de l’hôpital.
3 juin 1862 : Inauguration du funiculaire de la rue Terme.
30 juillet : inauguration de la voie ferrée Croix-Rousse Sathonay
1865 : Démolition des remparts et réalisation du boulevard de la Croix-Rousse.
1867-1869 : Construction de la mairie du 4ème.
1é avril 1891 : Inauguration de la ficelle Croix-Pâquet et mise en place du Gros Caillou découvert pendant les travaux.
29 septembre 1901 : Inauguration de la statue de Jacquard, place de la Croix-Rousse
1914 : Le passage à niveau du boulevard est supprimé, la gare de voyageurs s’installe place des Tapis, la gare de marchandises rue Hénon.
1921-1922 : Aménagement du secteur ouest du plateau, cité-jardin, rue Pernon.
20 avril 1952 : Inauguration du tunnel sous la Croix-Rousse.
1956-1959 : Construction des immeubles de la rue Louis Thévenet.
1957 : Démolition de la gare de voyageurs.
1962-1967 : Construction des immeubles de la rue de Chazière.
1963 : Construction du lycée Saint-Exupéry.
1972-1974 : Construction des immeubles à la place de la Tour de la Belle Allemande.
1974 : Ouverture du métro Croix-Pâquet – Croix-Rousse.
1975 : Construction des immeubles OPAC rue Pernon.
1978 : Ouverture de la ligne C du métro Hôtel de Ville – Croix-Rousse.
1984 : Réalisation du boulevard des Canuts et prolongement de la ligne C jusqu’à Caluire.
1986 : Naissance de la République des Canuts.
1988 : Commencement de la construction de la ZAC boulevard des Canuts – rue Hénon.14 décembre 1991 : Inauguration de la salle de la Ficelle.

Le parler lyonnais : exemple...

Ah par Sainte Marie Alacoque, elle se mérite la Croix-Rousse ! Belins, belines, chenuses fenottes et bons gones, c'est que pour trabouler, faut pas avoir les fumerons déclavetés et des agaçins aux bouts des clapotons, ça que vous appelez les cors aux pieds. Faut être bien vigouret, bien bouligant, alerte quoi ! Heureusement, c’n’est pas pour vous y dire mais y a tout un cuchon de lieux pour mâchonner, pour se remplir l'embuni, se rincer le corgnolon, même si les bouchons y sont moins nombreux qu'au temps de la Ficelle... La Ficelle ? Mais grands gognands, niguedandouilles, torche-bugne, bugnassons, c'était le funiculaire qui faisait remonter les canuts de chez les fabricants qui ne fabriquaient pas... les soyeux quoi ! C'est le métro maintenant qui passe pique-plante où on a trouvé le Gros Caillou. Après avoir goûté les grattons et évité d'être coufle, faudra débarouler les escaliers des traboules en faisant bien attention de ne pas se pétafiner le cotivet, de ne pas s'écafoirer le picou dans les équevilles, pas y faire comme le Glaudius qu'est défunté pour avoir embugné une poutrône qu'avait une paire de posses comme des centpotes gonflent de beaujolais. Fallait le voir le gone, tout sampillé qu'on aurait dit une Marie-Graillon toute pitrognée par un Jean-la-Fiarde. Bon c'est pas tout ça, je bajafle, je cancorne comme une catolle, mais ma chenuse fenotte elle m'attend avec une salade de groins d'âne. Allez je vous fais peter la miaille et à la revoyure...

Le chant des canuts

Le chant des Canuts

Ce chant a été créé en 1894 lors de l’Exposition de Lyon par Aristide Bruant, en hommage aux canuts de 1831. Il publiera ce titre en 1899 dans son recueil « Sur la route ». Ce chant accompagnera souvent les luttes ouvrières du XXème siècle.
« Pour chanter « veni Creator »
Il faut avoir chasuble d’or (bis)
Nous en tissons pour vous gens de l’Eglise
Et nous pauvres Canuts n’avons pas de chemise.
C’est nous les Canuts,
Nous sommes tous nus.
Pour gouverner il faut avoir
Manteaux et rubans en sautoir (bis)
Nous en tissons pour vous grands de la terre
Mais nous pauvres Canuts, sans drap on nous enterre.
C’est nous les Canuts
Nous sommes tous nus.
Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira (bis)
Nous tisserons le linceul du vieux monde
Et on entend déjà la révolte qui gronde.
C’est nous les Canuts,
Nous n’irons plus nus (bis). »

A propos du chant des Canuts

Chrétien de Troyes (1135-1190) écrivit la complainte des tisseuses de soie. Voici les quatre premiers vers :
« Toujours draps de soie tisserons / Jamais n’en serons mieux vêtues / Toujours serons pauvres et nues / Et toujours faim et soif aurons. »
Sans soupçonner Bruant de l’avoir plagié, on peut noter que l’image de tisseuses ou de tisseurs de vêtements pauvrement vêtus, s’impose de tout temps. Le vieil adage ne dit-il pas : « Ce sont les cordonniers les plus mal chaussés ! » En ce qui concerne le texte d’Aristide Bruant, son contenu est le fruit d’une conscience politique résultat des analyses et d’événements qui sont postérieurs aux journées de novembre 1831. Pour les canuts de la révolte de 1831, l’ennemie n’est pas sa clientèle (Eglise et pouvoir politique). C’est le négociant, le soyeux. Dans le n° 6 du 4 décembre 1831, on peut lire dans le journal des Canuts, L’Echo de la Fabrique à propos de la venue du fils aîné de Louis-Philippe à Lyon : « Qu’il dise au Roi-citoyen, au père des Français que nous jurons tous de nous ranger au premier signal auprès de son digne fils et de vaincre ou de mourir pour le Roi, la patrie et la liberté. »

Les Voraces

Les Voraces en 1848 et 1849
La société des Voraces composée de canuts apparaît en 1846. Il semble que son premier objectif visait à lutter contre une mesure à leurs yeux injuste, celle de diminuer de moitié le pot de vin lyonnais, plus d’un litre, pour le vendre à la bouteille de contenance moindre. Ils se réunissaient d’ailleurs chez la mère Maréchal, à l’angle de la rue des Fossés (aujourd’hui d’Austerlitz) et la rue du Mail qui elle vendait le vin…au litre. Probablement il s’agit là, compte tenu de l’époque, d’une affiche moins dangereuse que leurs motivations réelles. En effet dès le début de 1848, cette société n’accepte que les républicains. Ils seraient, d’après l’historien Bruno Benoît, porteur d’un double héritage : celui tiré de la révolte des canuts de novembre 1831 et celui du combat républicain entrepris par les canuts membres des sociétés fouriéristes, saint-simoniennes ou encore babouvistes après l’échec de la révolte de 1834. Ils sont environ 250 à 300 lors de la chute de la monarchie de juillet. Toujours est-il, comme l’écrit Nizier du Puitspelu, que le 24 février 1848, jour de l’abdication de Louis-Philippe, ils descendent à Lyon, s’emparent de l’Hôtel de Ville, proclament le République depuis son balcon, prennent la Préfecture. Le lendemain, ils se rendent au fort Saint-Laurent pour y prendre les armes. Les Voraces vont s’emparer du bastion n°4, en face du mont Sauvage, du bastion des Bernardines, du fort de Montessuy, du Palais de Justice, hissent un peu partout le drapeau rouge et brûlent les métiers à tisser installés dans les communautés religieuses. Emmanuel Arago, le délégué du gouvernement provisoire, arrive le 28 février et réussit à les convaincre que « la République doit amener tout les progrès et améliorer surtout le classe des travailleurs ». Jusqu’au 15 juin 1849, il y aura une cohabitation difficile entre eux, le pouvoir officiel et même les Lyonnais. Les Voraces ne disent-ils pas vouloir « boire à la santé de la République montagnarde dans le crâne des aristocrates » et sur une médailles qui leur est consacrée ont lit : « Aristocrates, modérés, égoïstes, tremblez ! A la première atteinte portée à la liberté les ondes du Rhône et de la Saône charrieront vos cadavres aux mers épouvantées. Le peuple est debout et 93 peut encore renaître. » Lors du soulèvement de 1849 ils ne seront pas soutenus par la population et durement réprimés à la Croix-Rousse.

Pourquoi Voraces ?
Deux explications fournies pas Bruno Benoît :
Ils sont au départ des consommateurs et des travailleurs qui exigent le vin à la bouteille, que le boulanger ne fraude pas et que le négociant paye un tarif à façon, honnête. Ils auraient été affublés par ceux qu’ils mettent en cause, du surnom malveillant de « Voraces ».Le terme de Voraces serait la déformation de Dévoirants (compagnons du Devoir) en dévorants, puis voraces.

Le conseil des Prud'hommes

Le conseil des Prud’hommes

Le premier conseil des prud’hommes a été créé à Lyon en 1806 et concernait au départ uniquement l’industrie de la soie. Il va avoir une importance capitale pour les canuts et leur journal « L’Echo de la Fabrique » donnera chaque semaine des comptes-rendus des séances. Les tisseurs réclameront la parité négociants-canuts, s’opposeront à la modification du mode d’élection après 1831 (seuls les chefs d’atelier propriétaires de plus de 4 métiers seront éligibles) et tenteront de faire inscrire les décisions prud’homales en jurisprudence.
Comment sont nés les Prud’hommes ?
Il apparaît que cette création soit une réponse pragmatique à la désorganisation de l’industrie de la soie consécutive aux événements révolutionnaires. Réorganiser l’économie locale en s’inspirant des structures de la Grande Fabrique sous l’Ancien Régime, tel est l’objectif de Napoléon 1er. Cette structure n’est pas sans rappeler l’époque des maîtres gardes dont la fonction est de concilier et de juger les différents professionnels. Au tout début du XIXème siècle, pour les marchands-fabricants de Lyon le retour à la prospérité passe par le retour à l’ordre ancien. Le « libéralisme » qui a supprimé les anciens règlements entraîne selon eux, le travail en fraude et une concurrence illimitée. La chambre de Commerce de Lyon va envoyer aux instances parisiennes un très grand nombre de requêtes.
En 1801, Terret, marchand-fabricant publie un projet qui place la Fabrique sous la responsabilité un « jury conservateur ». Il serait composé de 4 marchands-fabricants et de 4 chefs d’ateliers. Chaptal, ministre de l’Intérieur s’y oppose dans la mesure où la séparation des pouvoirs administratifs et judiciaires ne serait pas respectée. De 1802 à 1804 la chambre de Commerce renouvelle ses demandes en soulignant que, lors de différents entre négociants et chefs d’atelier, il faut se rendre devant le juge de Paix ou les autorités de police « sans aucune connaissance, ni expérience ». Napoléon fait préparer par le conseil d’Etat un projet de Conseil de prud’hommes. Camille Pernon, négociant, participe à la rédaction et c’est Regnault de Saint-Jean d’Angély qui le défend devant le corps législatif. Mis en place, il va susciter la méfiance des négociants. Aux élections du collège marchands-fabricants du 13 octobre : 40 votants pour élire les 5 conseillers. Le 20 octobre c’est au tour des Canuts : 92 votant pour élire 4 conseillers. Rappelons que les ouvriers en soie, ils sont plus de 20 000 sans compter les femmes qui accomplissement des tâches importantes à cette époque, sont maintenue à l’écart. Dès 1807 un Prud’hommes est installés à Rouen puis dans le Languedoc, le Nord, la Normandie mais aussi à Aix-la-Chapelle, Gand, Rome…
Prud’homme : vient du XIème siècle « preu d’homme » ou « prodome » « homme de valeur » d’où « sage » et « expert ». Au XVIIème on trouve preudomme « homme expert dans son métier » ou « artisan-expert auprès des tribunaux »

Le Devoir Mutuel

Les statuts de la Société du Devoir mutuel du 20 juin 1828

Les chefs d’atelier fondent en 1828 cette association. Ils prirent également le nom de Mutuellistes. Voici les deux premiers articles du règlement :

« Art. I. Le Devoir mutuel est une institution fondée par les chefs d’atelier de la Fabrique de la soie à Lyon et ses environs pour améliorer progressivement leur position morale et physique.

Art. II. Ils s’engagent :
1° à pratiquer les principes d’équité, d’ordre et de fraternité.
2° à unir leurs efforts pour obtenir un salaire raisonnable de leur main-d’œuvre.
3° à détruire les abus qui existent dans en Fabrique à leur préjudice, ainsi que ceux qui existent dans les ateliers.
4° à se prêter mutuellement tous les ustensiles de leur profession.
5° à indiquer tout ce qui est relatif à leur industrie, principalement les maisons de commerce qui auraient des commandes.
6° à établir des cours de théorie pratique où chaque membre pourra venir prendre des leçons pour améliorer ou simplifier le montage des métiers.
7° à acheter collectivement les objets de première nécessité pour leur ménage. »

En ce qui concerne l’organisation :
J-B Monfalcon, historien, fondateur du « Courrier de Lyon » créé en 1831 pour soutenir Louis Philippe, écrit : « Il existe cent vingt-deux loges de mutuellistes, chacune de vingt membres, dont l’un est président. De la réunion des cent vingt-deux présidents résultent douze loges centrales qui désignent chacune dans son sein, trois ouvriers pour composer la commission exécutive, formée de trente-six chefs d’atelier. Cette commission se résout elle-même en directoire de trois membres. »Emile Leroudier (1870-1937), adjoint au maire de Lyon, écrit en 1924 : « La Société était divisée en groupe de vingt personnes. Onze groupe désignaient ensemble deux délégués qui constituaient, avec les représentants des autres groupes, la loge centrale qui tenait lieu de comité de direction et d’administration. »

Les apports sociaux des canuts

Les apports de la révolte des canuts de 1831

On peut s’étonner que cette révolte qui a été un échec quand aux revendications demandées, l’application des tarifs signés par les représentant des négociants et des canuts ne sera faite que bien plus tard, ait eu un retentissement considérable en France, en Europe et ce, jusqu’à nos jours. Sans entrer dans une analyse très fouillée mais en s’appuyant sur les articles de l’Echo de la Fabrique, hebdomadaire créé par les tisseurs sur soie qui paraît d’octobre 1831 à avril 1834 et la thèse de Fernand Rude, on peut constater plusieurs éléments susceptibles de mieux comprendre ce qui a changé à partir de novembre 1831. D’abord savoir que les canuts chefs d’atelier notamment mais aussi de nombreux compagnons, sont des travailleurs manuels instruits et d’une grande culture. Ils lisent, discutent, sont parfaitement conscients de leur savoir-faire et de leur place dans la structure préindustrielle de l’époque, participent à des associations prônant la solidarité ou la place essentielle de l’homme au cœur de l’économie. Les trois journées de révolte font apparaître quatre concepts nouveaux.
La devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant » signifie non pas, plus de travail, mais le désir de « vivre dignement par son travail ». C’est nouveau, cette volonté d’améliorer les conditions de vie et de travail. Le deuxième élément qui émerge de la révolte, est l’organisation des canuts, quasi militaire. Pas de bandes désordonnées mais une grande discipline. Troisième nouveauté par rapport à d’autres révoltes, notamment celle qui s’est produite quelques semaines au paravent en Angleterre, une volonté très forte de protéger l’industrie de la soie. Les canuts organisent un service d’ordre pour empêcher tout pillage. Enfin, momentanément, ils rompent avec l’esprit « compagnonnage » qui s’illustrait par un repli sur la profession et des rixes entre compagnons, jaloux de leur savoir-faire. Une « solidarité prolétarienne » pour reprendre leur expression, se met en place. Leur journal va d’ailleurs après novembre ouvrir largement ses colonnes à d’autres travailleurs en lutte et également aux femmes.
Les théoriciens du mouvement social vont, à juste titre nous semble-t-il, dater de ces trois journées, les prémices, le tout début, des futures organisations ouvrières, notamment syndicales. Dorénavant, quelque soit le régime politique mis en place, les canuts viennent de démontrer, bien au-delà de l’échec de leur revendication, que les travailleurs unis pouvaient infliger une défaite à l’armée. La condition ouvrière vient de s’inviter dans le champ strictement politique. Les travailleurs européens, les militants politiques, les philosophes socialistes, anarchistes, communistes, progressistes, ceux qui agissent pour les droits de l’homme vont, au fil des années du XIXème siècle jusqu’en 1870, regarder Lyon comme la capitale du mouvement social. Avec chacun, bien sûr, leur propre analyse.

L'habitat des canuts

L’habitat des canuts

On peut considérer trois grandes périodes concernant les lieux de travail du canut et son habitat.

Avant l’invention de Jacquard : Les tisseurs depuis le XVIème siècle sont dans le quartier du Vieux Lyon et montée de la Grande-Côte. Ils tissent souvent dans les derniers étages pour profiter de la lumière et les ateliers ont des hauteurs de plafond habituelles.

Après l’invention : A partir de 1815, 1820, ils s’installent principalement sur le plateau croix-roussien et en haut des pentes à partir d’une ligne qui emprunte au sud la rue des Tables Claudiennes jusqu’à la place Rouville à l’ouest. Les immeubles ateliers, souvent de 4 étages, ont des fenêtres très hautes, sans volet, sans encadrements ornés et leur façade ne possède la plupart du temps aucun balcon. Une architecture que l’on peut qualifier, d’architecture d’usine. Les rues percées lors de la construction des immeubles sont plus larges que dans le Vieux Lyon et permettent de travailler dès le 1er étage. La lumière pénètre dans les ateliers obligeant le chef d’atelier (canuts tisseur sur soie propriétaire des métiers) à mettre sur le châssis de la fenêtre un papier huilé pour que la lumière soit diffusée mais que les rayons du soleil ne décolorent pas les fils de soie qui sont teints. Les ateliers ont plus de 4 mètres de hauteur (les métiers « Jacquard font 3,90 de hauteur), les plafonds possèdent des poutres permettant de caler les métiers pour éviter les vibrations. L’atelier est vaste mais encombré de métiers. Au sol des carreaux de Verdun et dans un coin un plancher clos, à mi-hauteur et une échelle pour y accéder. C’est la soupente ou la « suspente » où vont dormir les compagnons et les apprentis. Dessous on trouve le « coin cuisine » avec sa pierre d’évier.
Fin du XIXème et XXème siècle : La concentration des moyens de production et des capitaux entraîne la création d’usines pour le tissage de l’uni. Le nombre de canuts régresse et ne reste que ceux qui fournissent un travail nécessitant un grand savoir-faire. Les métiers se mécanisent et les tisseurs vont abandonner peu à peu les étages des immeubles ateliers pour œuvrer aux rez-de-chaussée. Les ateliers libérés permettent leur reconversion en logements pour une population d’ouvriers ou d’employés. Le cubage de la pièce obligera ces derniers à mettre des faux plafonds afin de ne pas avoir trop froid. A la fin du XXème siècle, une nouvelle population plus fortunée, à la recherche de « l’authentique » et d’une certaine qualité de vie, prend possession des lieux. Les moyens de chauffage ont évolués et les faux plafonds ôtés. Tout naturellement, à la vue de la hauteur des plafonds, les nouveaux habitants installent les « mezzanines » qui prennent ainsi la place des « suspentes » !

La naissance du tissage de la soie à Lyon

Naissance du tissage à Lyon

En 1466 Louis XI sollicite la ville de Lyon pour qu’elle installe dans ses murs des métiers à tisser la soie afin que l’importation venant d’Espagne ou d’Italie soit freinée. Ville marchande, ville de foires, elle va refuser au prétexte de ne pas vouloir mécontenter les riches marchands du nord de l’Italie. C’est la ville de Tours qui accueillera les premiers ateliers de tissage. François 1er va revenir à la charge. En 1536, il accorde à Lyon le privilège du tissage des fils d’or, d’argent et de soie. Etienne Turquet et Barthélemy Naris, deux négociants d’origine piémontaise, vont être les pionniers de la soierie lyonnaise. A la fin du XVIème siècle, naît la « Corporation des ouvriers en drap d’or, d’argent et de soie » qui fait travailler 10 000 Lyonnais. En 1667 Colbert organise par une ordonnance royale, la Grande Fabrique qui regroupe tous les acteurs de la production de soieries. Il définit également les exigences de qualité qui satisfassent le Garde-Meuble royal. Les tisseurs travaillent essentiellement au pied de la colline de Fourvière, dans le quartier notamment de Saint-Georges. Ils ne viendront en haut des pentes et sur le plateau de la Croix-Rousse qu’à partir de 1815 quand la mécanique de Jacquard, installée au-dessus des métiers, sera au point et nécessitera des plafonds à plus de 4 mètres de hauteurs. Si au départ, marchands et ouvriers ne formèrent qu’une même corporation, à partir du XVIIIème siècle la Fabrique lyonnaise comporte trois classes distinctes. Les « négociants » appelé également les « marchands-fabricants » et plus tard les « soyeux », les « maîtres ouvriers » ou « chefs d’atelier » et les « compagnons ».

A propos de l’organisation sociale de la Fabrique
Le négociant : C’est un entrepreneur capitaliste. Il n’est pas un simple commerçant mais plutôt un marchand faisant fabriquer. Il se procure la matière première, fait teindre, se tient au courant des modes, choisi le dessin et passe commande au chef d’atelier. « C’est l’industriel véritable » écrira Monfalcon, représentant type de la bourgeoisie lyonnaise de l’époque.
Le chef d’atelier : C’est un tisseur domicilié et propriétaire de métiers. Il est obligé de travailler pour le compte du fabricant et sous son contrôle mais il n’est pas un salarié. Il ne vend pas au négociant l’étoffe produite de ses mains. Ce dernier qui lui fournit la matière première et le dessin, lui paie un prix de « façon » au moment de la livraison du tissu.
Le compagnon : C’est un ouvrier travaillant et vivant chez le maître ouvrier sur des métiers appartenant à ce dernier. Il est payé par le chef d’atelier.

Pierre Charnier, chef d’atelier et premier fondateur de la « Société de Surveillance et Indication Mutuelle » (première nom du mutuellisme) en 1828, fait remarquer : « La canuserie ou classe de tisseurs est divisée et subdivisée comme la société. Elle a ses pauvres et ses riches, ses aristocrates et ses humbles sujets ».

Les traboules

Les Traboules

Contrairement à une idée répandue les Canuts ne sont pas les inventeurs des traboules, les premières apparaissent au IVème siècle. Le mot vient du latin « trans ambulare », passer à travers. Quand on construit sur une pente raide, on aménage des voies publiques en pentes douces pour les véhicules tirés par des chevaux. Le piéton, lui, veux se déplacer d’un point à un autre le plus rapidement possible, en ligne droite. Les bâtisseurs vont ainsi établir des passages à travers les immeubles. Dans la partie basse de la colline de Fourvière, le Vieux Lyon, les traboules seront à l’image de l’architecture Renaissance, époque de la construction du quartier. Au début du XIXème siècle, les Canuts s’installent sur le haut des pentes et le plateau de la colline de la Croix-Rousse. Une fois l’étoffe achevée, ils doivent livrer les rouleaux de soie aux maisons de soierie situées au bas des pentes. Les immeubles ateliers des Canuts vont ainsi accueillir ces passages. Les négociants utiliseront eux aussi ce système dans leurs propres immeubles.

A propos des traboules
Il est souvent écrit que les traboules servaient à se protéger en partie des intempéries ou des regards. C’est une conséquence mais certainement pas la raison première de leur aménagement. Le plateau de la Croix-Rousse occupé par de très nombreux immeubles ateliers de Canuts n’a aucune traboule. Il a des passages, souvenir de son passé agricole. Les rues orientées en direction des pentes ont été percées au moment de la construction des immeubles et sont en ligne droite. Nul besoin de gagner du temps.
Les traboules sont du domaine privé. La disparition de l’activité de la soie, les modes de déplacement, l’importance de la sécurité et des actes d’incivilité ont conduit de nombreux propriétaires à fermer les traboules. Celles qui sont fléchées bénéficient d’une convention entre la ville de Lyon et les copropriétaires. La ville s’engageant à sécuriser, éclairer, nettoyer les traboules, les copropriétaires à les laisser ouvertes jour et nuit.

A consulter :
Traboules de Lyon de René Dejean. Edition Le Progrès (1992)

Visites :
Le samedi après-midi à partir de 16 h 30 à partir de la Maison des Canuts.
Pour les groupes s’adresser à la Maison des Canuts ou auprès de Robert Luc (04 78 27 11 51)
Office du Tourisme : 04 72 77 69 69

La devise des canuts de 1831

La devise de 1831
Lors de la révolte des Canuts des 21, 22 et 23 novembre 1831 va apparaître le drapeau noir frappé de la devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Le drapeau noir est le symbole du deuil. S’il apparaît le 29 juillet 1830 sur l’Hôtel de Ville de Paris lors des « Trois glorieuses » et le 20 septembre 1831 à Grenoble à l’occasion des troubles survenus lors de l’annonce de la capitulation de Varsovie, il prendra toute sa signification lors de cette révolte. Mazon dans son livre « Evénements de Lyon ou les trois journées de novembre 1831 » écrit : « La troupe des ouvriers s’est dirigée vers le quartier des Capucins où habitaient principalement les négociants en soie, portant avec eux un drapeau noir sur lequel était une tête de mort et ces mots : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». Selon d’autres témoignages, celui du maire de Meximieux ou de la Gazette du Lyonnais par exemple, la devise des ouvriers aurait été : « Du pain en travaillant ou la mort en combattant ». Aujourd’hui on s’accorde à reconnaître comme exacte la première devise. Le préfet Bouvier-Dumolart écrit dès le 26 octobre : « Ces malheureux en travaillant 18 h par jour ne gagnait pas seulement pour vivre ». Ce qui fait dire à Fernand Rude, l’historien incontestable de cette période de l’histoire de Lyon : « Maintenant ils veulent gagner assez pour pouvoir vivre en travaillant. Les ouvriers ne demandent pas tant « du travail », comme on l’a cru trop souvent, qu’un plus haut salaire. » Cette devise a un auteur. Il s’agit de Jean-Claude Romand, tailleur.

A propos de Jean-Claude Romand Il est né à Montréal dans l’Ain. Tailleur dans les années 1820, il est confronté à la crise du vêtement lyonnais en 1827. Il sera réduit à la misère et deviendra un Républicain fervent. Il va participer activement aux journées de novembre en tentant de rallier les canuts à la cause républicaine. Sans succès. Arrêté le 29 janvier 1832, Romand sera condamné par le jury de Riom à 2 ans de prison. Le jury de Lyon, lui infligera une peine de 5 ans de travaux forcés pour un vol minime commis quelques semaines avant l’insurrection alors qu’il était « sans travail et sans pain ». Il sera plus tard réhabilité. Il écrira en prison un livre : « Confession d’un malheureux. Vie de Jean-Claude Romand, força libéré par lui-même. » (Publié par Edouard Servan de Sugny en 1846).

Les bambanes croix-roussiennes

Les Bambanes Croix-Roussiennes

Les bambanes en parler lyonnais sont des promenades que l’on effectue en flânant.

Les bambanes à la carte :
Vous choisissez le jour, l’heure et le thème de la promenade sur la colline :
-Le plateau croix-roussien (histoire du faubourg de la Croix-Rousse)
-La pente ouest (de la place Flammarion au quartier Serin)
-La pente orientale (de la demeure de Popy au Gros Caillou)
-Les traboules (sur les pas des canuts des ateliers au quartier des négociants
-Cimetière de la Croix-Rousse (de Tony Garnier à Pierre Dupond)
-Cimetière de Loyasse (d’Edouard Herriot au mage Philippe)
-Le Vieux Lyon (de Saint-Paul Laurent Mourguet à travers les traboules)
-Parcours de la Résistance (de Jean Moulin à Marcel Bertone)
6 personnes et plus : 5 € par personnes. Durée de 1 h 30 à 2 h

Les grandes bambanes :
-De la colline Croix-Roussienne au Vieux Lyon
-Le tour de la commune de la Croix-Rousse (du Gros Caillou au Gros Caillou par Serin)
6 personnes et plus : 9 € par personne. Durée 4 h

Les bambanes du samedi après-midi et pendant les vacances scolaires :
En collaboration avec la Maison des Canuts (04 78 28 62 04)
« Sur les traces des tisseurs sur soie ».
16 h 30, arrivée place du Griffon à 18 h.
10 € l’ensemble

Chroniques familiales croix-roussiennes :
Evocation de l’histoire de la Croix-Rousse, la vie des tisseurs, le nom des rues, la révolte des Canuts, le parler Lyonnais etc… à domicile.
45 € pour une intervention de 1 h 30

Conférences :
Pour les associations, institutions, collectivités etc…
-L’histoire de la colline et l’apport social des canuts
-Le Gros Caillou et le boulevard de la Croix-Rousse
-L’Echo de la Fabrique, premier journal ouvrier
-Les grands débats d’idées dans les ateliers des canuts entre 1831 et 1834 etc…
Sur Lyon et communes contiguës : 100 €
Hors Lyon : 100 € plus frais de voyage

Sites recommandés :
canutdelacroixrousse
http://echo-fabrique.ens-lsh.fr
maisondescanuts.com

Renseignements, réservations et contacts
Robert Luc
Journaliste, écrivain, conteur de rue
34 rue Henry Gorjus 69004 Lyon
Tél : 04 78 27 11 51 – 06 18 19 47 65
Courriel : robert.luc2@wanadoo.fr
N° de SIRET : 77968982700037

La Libération à la Croix-Rousse

60ème anniversaire de la Libération de Lyon
Texte lu le 3 septembre 2004 sur le parvis de la mairie croix-roussienne

Des questions… vous avez raison. Nous n’allons pas ce soir répondre point par point à toutes. Simplement évoquer cette période, redonner à des lieux et des rues croix-roussiennes la signification de leur identité, saluer la mémoire de ceux qui ont offert leur temps, leur vie pour que nous soyons libres ; permettre que se tisse un vrai dialogue entre vous et ceux qui ont vécu leur jeunesse dans ces années de peur, de larmes, de courage et d’espoir.

Faut être juste… exact… précis. L’Histoire celle avec un grand H se doit d’être vérité. Des dates… des faits… oui… C’est l’Histoire de la France… c’est à dire celle de femmes, d’hommes, d’enfants…
Derrière la chronologie des événements, Derrière les discours et faits d’armes,
Derrière les grandes figures de cette époque,
Il y a le quotidien,
Une population qui souffre,
Une population qui travaille
Qui se précipite dans les abris quand les sirènes hurlent,
Une population qui fait la queue devant la boulangerie en comptant ses tickets de rationnement,
Une population parmi laquelle certains trahissent par peur ou par conviction, pendant que d’autres se glissent dans les rues obscures en cachant des tracts appelant à la résistance.
Il y a ceux qui traficotent,
Ceux qui s’enrichissent, ceux qui ont faim, ceux que l’on rafle et déporte, ceux qui partent au maquis, ceux que l’on exécute.

Je ne me souviens pas… je n’étais pas là, pas encore là tout au début… mais j’ai lu, j’ai vu les images qui bougent et celles qui sont fixes, j’ai rencontré, j’ai écouté. Alors je m’approprie leurs souvenirs… vos souvenirs… je les fais miens… mais c’est eux qui vous les offrent.

Avant de danser et chanter, avant de fêter comme il se doit la liberté retrouvée il y a 60 ans, ici sur le boulevard de la Croix-Rousse, souvenons nous…

Le 2 septembre 1944 à 4 h du matin l’armée allemande commence de faire sauter les péniches sur la Saône

C’est à la Croix-Rousse que je pense, la Croix-Rousse en 1940.
On est en juin et les martinets stridents rayent de noir le ciel. Ils vont rester tout l’été. Nous sommes en juin et il fait chaud. C’est le soir. Il fait soif. L’homme en tricot de corps blanc transpire. Une sale nuit l’attend. Fait trop chaud. Il va encore se retourner cent fois sur les draps qui sentent la sueur. Nous sommes en juin. Le 18 juin. L’homme est comme les autres il n’entend pas. Qui aurait l’idée de se brancher sur une radio anglaise. Il n’entend pas. Pas ce soir là. Plus tard, on lui dira…
19 juin 1940. A 3 heures de l’après-midi la grande Rue de la Croix-Rousse avait son allure d’aujourd’hui. Ni plus ni moins qu’une après-midi de juin, sans bousculade sur les trottoirs. Pourtant… Pourtant comme l’air paraît lourd. Chargé de je ne sais quoi… Un curieux sentiment…. Je ne sais pas… La grande aiguille de l’horloge de l’église Saint-Denis marque la demi-heure. 15 h 30. L’armée Allemande entre à Lyon par la Croix-Rousse…
Plus rien ne sera comme avant.

Le 2 septembre 44 à 8 heures les Allemand font sauter les ponts sur le Rhône. Les FFI pénètrent sur la rive gauche.

Peut-être un petit air d’accordéon comme dans les films pour souligner la joie… non pas encore.

Dans la nuit d’aujourd’hui une soirée ardéchoise me revient en mémoire. J’ai dix ans et face moi, de l’autre côté de la longue table paysanne se tient un bout de femme, pâle, maigre, des yeux de braise. Mais je ne vois qu’une seule chose. A l’intérieur de son bras nu un nombre est inscrit. « Elle était à Dachau » me murmure ma mère. Je ne sais pas encore combien ce bras blanc, fragile, témoigne de l’indicible.
Le 25 juin 40 l’armistice entre en vigueur.
Dans la nuit du 6 au 7 juillet le bruit des bottes s’éloigne au nord, Lyon se trouve en zone « libre », un adjectif qu’il convient de murer entre deux guillemets.
Le 16 juillet Pétain abolit la mention de république française, le conseil municipal de Lyon est remplacé par une délégation spéciale et le 2 octobre paraît le statut des juifs dû à l’initiative de Vichy :
« Est « juif » tout Français ayant trois grands-parents juifs ou deux si sont conjoint est également juif. » Les juifs sont désormais exclus de la politique, de l’administration, de la presse, du cinéma… ceux qui exercent ces fonctions sont révoqués. Pétain peut rendre sa copie à Hitler au cours de l’entretien de Montoire sur le Loir.
Le 20 juillet 41 on recense les juifs du département du Rhône.
Le cinéma La Perle, 8 place de la Croix-Rousse (aujourd’hui le Quick) est placé sous administration. C’est l’aryanisation.
Le 29 mai 42 obligation du port de l’étoile jaune en zone occupée et le 20 août 42 c’est le début des grandes rafles. Le 23 octobre et puis le 9 février 43 au 12 de la rue Sainte Catherine, ils sont 80 à être arrêtés et déportés dans les camps nazis. L’extermination programmée, l’horreur méticuleusement organisée fonctionne parfaitement. On continue à rafler le 30 août 43, le 17 décembre, le 25 avril 44. L’humanité est blessée… pour toujours. Elle saigne encore…
Que l’on cesse de croire que les juifs attendaient les bras croisés leurs bourreaux. La Croix-Rousse en est témoin. Le 6 juin 1942 se constitue à Lyon le premier état-major FTP juif. La réunion se déroule au 55 du boulevard. Il y a là : Jacques Ravine, Albert Kugler, Leibtche, Kutin, Michel Fred, Simon Frid, Francis Schaposchnik, Jean Tancerman, Emile Teper.


Dans la matinée du 2 septembre 44 les FFI et des éléments américains préservent le viaduc du chemin de fer de Perrache sur le Rhône.

J’aimerai voir de petites notes d’une valse musette coiffée d’une casquette et les jupons colorés qui tournent sur les pavés… Pas tout de suite… Se souvenir, comprendre.
Alors, tous les Français derrière le maréchal ? Beaucoup certes, comment le nier… mais comment ne pas se souvenir de la manif des étudiants le 11 novembre 40 à l’Arc de Triomphe et plus près de nous, dans le temple protestant de la rue Lanterne, résonne la voix du pasteur Roland de Pury à la fin d’une cérémonie : « Recevez la bénédiction de Dieu au nom du juif Jésus Christ. »
En mars 41 Paul Gouailhardou 30 ans, Jean – Louis Curvat 38 ans et Jean Thorelle 26 ans constituent des groupes paramilitaires pour le secteur qui s’étend de la Croix-Rousse à Neuville. Ils sont 150. Paul Gouailhardou ne connaîtra pas la libération de Lyon. Il sera fusillé le 3 janvier 44 à Neuville.


Dans la journée du 2 septembre, les jeeps du 1er bataillon de la Légion Etrangère arrivent sur les hauteurs Ouest de Lyon


Oui… tu as raison… cet air là…
Amis, entends-tu le vol noir des corbeaux sur la plaine ?
Ces cris sourds du pays qu’on enchaîne.
C’est l’alarme.
Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes…
Le 14 octobre 1942 une bombe explose dans la nuit, au 2 de la rue Célu.
Le 2 janvier 43 à 19 h 15 c’est l’école Jacquard transformée en caserne qui est visée.
Le 15 octobre à 21 h 30 explosion au 1 de la rue du Mail, 1 mort.
Le 19 à 2 heures du matin une bombe 14 rue Dumont.
Le 20 1 h bombe à l’épicerie du 13 de la rue de Belfort.
Le 23 octobre de nouveau le 14 de la rue Dumont explose.
Le 26 octobre à 20 h bombe au 37 du cours d’Herbouville.
28 octobre à 23 h 45 bombe à la bonneterie 28 Grande Rue de la Croix-Rousse.
25 novembre à 23 h 15 une bombe à la graineterie 11 place de la Croix-Rousse.
21 décembre à 1 h du matin une bombe à la teinturerie 154 boulevard de la Croix-Rousse et cette même nuit au Tisseur, 10 place de la Croix-Rousse.
Le 19 juin 44 à 22 h 50 une bombe explose à l’épicerie du 11 de la rue Claude Joseph Bonnet.
Le 26 juillet à 21 h un homme tombe sous les balles d’un revolver de la Résistance devant le 11 de la rue de Cuire,
Le 19 août à 22 h 45 des bombes sont lancées contre des camions allemands boulevard de la Croix-Rousse…
Occupants, collabos… parfois méprise, de toute façon du sang et des larmes…


Le 2 septembre 1944 à 14 h Alban Vistel prend possession de la préfecture

Attends ! Pas tout de suite l’air d’accordéon. Ne lis pas ces notes imprimées…
Nous sommes le 22 mai 1944, un homme referme le portail de sa maison du 2 de la montée de Dijon. C’est Eugène Pons, il a 58 ans, marié, père de 7 enfants. Il est imprimeur. Son imprimerie La Source est sur les pentes de la Croix-Rousse, 21 rue de la Vieille Monnaie (rue René Leynaud) Membre du Sillon et de Jeune République il commence à travailler pour la Résistance en fabriquant des faux papiers et des tracts. La première action importante est la réalisation du tract, imaginé par Jean Stetten-Bernard pour apporter une réponse aux interrogations du président Roosevelt sur la capacité des Français à résister. Fin 41 il diffuse Les Cahiers de Témoignage Chrétien et il imprime outre les Cahiers, Franc-Tireur, Combat, le faux Nouvelliste, Les Cahiers Politiques du CGE, les publications du MUR. Tous ces travaux s’effectuent en dehors des heures normales de travail, du samedi matin au dimanche soir. L’équipe est composée de Pierre Barnier (son gendre) d’Henri –Fernand Vernier (chef d’atelier et linotypiste), Charles Planchet (ouvrier de l’imprimerie), de Germaine Philippon, Marcel Colin et des étudiants : Fernand Belot, Alphonse Drogou, les frères Miguet. Le 22 mai 44 la police l’arrête avec Charles Lang (ouvrier d’origine Alsacienne) et Gaston Guillaume (étudiant) Interrogé par la gestapo il est mis à part avec d’autres pour être relâché car la perquisition de l’imprimerie n’a rien donnée. Charles Lang, considéré comme allemand est gardé prisonnier. Eugène Pons pour avoir protesté, rejoint le groupe des prisonniers. Interné à Montluc, il est transféré au début de juillet dans le camp de Compiègne puis déporté dans le camp de Neyengamme. Il meurt d’épuisement.


Le 2 septembre 1944 à 16 h Yves Farge commissaire de la République arrive à la Préfecture


La petite Hélène… Elle n’a que quelques mois, c’est un bébé. Son père pense souvent à sa petite fille. A la prison de la santé, il est deux heures du matin. L’homme écrit. Avant même que la phrase s’impose plus tard, il se fait un devoir de transmettre, d’expliquer. Il écrit à sa petite fille :

« Ma petite Hélène. Lorsque tu liras cette lettre ton petit cerveau commencera sans doute à comprendre la vie. Tu regretteras de ne pas avoir à tes côtés ton papa et ta maman. Mon Hélène, tu dois savoir un jour pourquoi ton papa est mort à vingt et un ans, pourquoi il s’est sacrifié, pourquoi il a fait semblant de t’abandonner. Je t’ai aimée avec tout l’amour paternel dont un homme peut-être capable. J’avais fait de beaux rêves d’avenir pour toi. Je ne suis plus jamais mais j’ai confiance dans ta maman qui saura me remplacer auprès de toi… Ma petite Hélène, il est deux heures, il faut être prêt. Il faut me dépêcher. Ecoute et respecte mes volontés ? Dans tout ce que tu feras dans la vie respecte ta mère, respecte le souvenir de ton père. Si un jour, tu manquais de respect à ta maman, sache que si je pouvais l’apprendre, je sortirais de la tombe pour te le reprocher. Apprends à connaître les raisons pour lesquelles je suis tombé. Apprends à connaître ceux qui t’entourent et juge les gens non d’après ce qu’ils te diront, mais d’après ce que tu les verras faire. Aie la volonté, l’ambition de devenir. Aie l’esprit de sacrifice pour les choses nobles et généreuses. Ne te laisse pas arrêter par les choses qui paraîtront te convaincre que ton sacrifice est vain, inutile. Soutiens ta maman par ta conduite honnête. Ne lui crée pas de soucis inutiles. Aide-la de toutes tes forces, car le vie pour elle fut semée de souffrances amères et tragiques. Si dans la vie tu ne connais pas la richesse, console-toi en pensant que là ne se trouvent pas les sources du vrai bonheur. Choisi un honnête travailleur pour mari. Choisis-le généreux, aimant travailler, capable de t’aimer. Ma fille, en pensée, je t’embrasse. On ne nous a pas accordé l’autorisation de nous voir. Peut-être cela vaut-il mieux ? Adieu Hélène, ton papa est mort en criant : « Vive la France »
Fait à la prison de la Santé, le 17 avril 1942, date de mon exécution. Marcel Bertone.
Ne baisse pas la tête parce que ton papa est fusillé. »

18 h les premiers chars américains devant la préfecture


J’aimerai moi aussi ne garder que les fleurs jetées sur les chars et les baisers fougueux offerts aux combattants par les belles qui se peignaient les jambes au brou de noix,
Ne garder que les pas d’une valse musette mais… tu souviens-tu des paroles de René Brot ordonnant à ceux qui le pleuraient de chanter… « Ce qu’il veut,
Ce qu’il fait,
Ici,
Chacun sait quand il passe.
Ami, si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place… »
Nos regards accrochent par hasard une plaque de marbre au coin d’une rue.
Ami regarde à l’entrée de l’hôpital de la Croix-Rousse, trois noms…plus un.
Georges Lyvet, Noël Jumeau, René Israël et un inconnu… je pense à cet inconnu, à ceux qui l’ont aimé.
Et puis à Georges Lyvet
Il est né le 24 août 1906 à Curciat dans l’Ain. En 1938 il est secrétaire de la Fédération Sport et Gym du Travail (FSGT). Sous le nom de Jean Rolland il organise le Maquis de la Haute Savoie. En août 43 il prend la direction de la Première Subdivision FTP de la Région Rhône Alpes. Son action s’étend à toutes les régions qui se trouvent entre les rives gauches de la Saône et du Rhône, ainsi qu’aux frontières Suisses et Italiennes. Le 15 mai 44 il se rend dans l’immeuble situé 1 Grande Rue Saint Clair pour une réunion des responsables interrégionaux. Il est arrêté par les Allemands. Torturé il est conduit à l’hôpital de la Croix-Rousse. Immobilisé sur son lit, il peut aider quatre camarades de chambre à s’évader. En représailles, il est abattu dans sa chambre. René Israël aussi, Noël Jumeau également et puis un résistant… demeuré anonyme.
Aimé Boussange préparateur en pharmacie rue Dumenge fusillé en novembre 43, Alexandre Aimard et Auguste Ollivier morts en déportation en 1944
Ami, lève les yeux rue de Nuits Saint Georges, tu y liras que dans un appartement canut le groupe Francis Gervais avait entreposé des armes…
Ami regarde à l’entrée de ce passage : Perret le président du patronage laïque est mort à Dachau
Ami souviens toi de Jean Bertrand mort le 3 juin 1945 à Mauthausen. Membre des Mouvements Unis de la Résistance il est arrêté le 17 février 1944 au 20 de la rue Calas. Déporté il meurt au camps de Mauthausen
Amis regarde au 10 de la rue Perrod. Raymond Louis, membre du PC devenu clandestin, est replié à Lyon. Il entre le 15 mai dans le groupe-franc du mouvement Libération, qui est basé dans le quartier de la Croix-Rousse. Chargé par la suite, de l’organisation d’un Maquis dans le département de la Drôme, Raymond Louis est placé à la tête d’une section FTP. Dénoncé comme étant en possession d’armes il est assassiné à son domicile et son épouse est déportée à Ravensbrück.
Ami pressé qui traverse la place de la Croix-Rousse, arrête toi un instant à l’angle de la place et du boulevard, côté Ouest… Lève la tête. Là, a été abattu le 11 mars 44 Marek Majerezak alias Vincent, juif polonais membre des MOI (Main d’œuvre Immigrée) puis du bataillon Carmagnole.
Ami, regarde au 18 de la rue Pailleron. Ici habitait Louis Seurre, membre du mouvement l’Insurgé, responsable du quartier Croix-Rousse et Caluire, fusillé le 27 août 44 à Mionnay. L’insurgé… un mouvement mais aussi un journal qui paraît en mars 42. Il a pour devise celle de nos Canuts de 1831 et 1834 : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant. »
Ami qui traverse la rue Kubler souviens toi de ce commissaire de police, membre du réseau Gallia. Il échappe à Saint-Jean une première fois aux miliciens. Il est arrêté par la gestapo à Paris. Il meurt dans le camp d’Ellrich, le 15 février 45.


20 h 30 l’armée allemande commence de faire sauter les ponts sur la Saône (seuls sont épargnés la passerelle St Vincent, le pont de l’Homme de la Roche et le viaduc du chemin de fer sur la Saône à Perrache

Décidément la musique s’impose. Vas-y… une mesure… une mesure seulement.
Merci
Je pense à toi René Brot… Je souris… par association d’idées… Les explosions, le bruit et toi devenu sourd après une action combattante. Je me souviens. Tu m’as parlé d’Henri Chevalier un jour où nous nous rendions au Capo à Caluire. « Je suis très fier d’avoir contribué à ce qu’une rue porte son nom. » Henri Chevalier. Né à la Croix-Rousse le 24 décembre 1905. Il est à la déclaration de guerre imprimeur à Lyon au 60 du cours de la Liberté. En 40 de sa propre initiative, il imprime des slogans très courts sur des bandes de papier qu’il colle lui-même à l’intérieur des tramways, dans les allées d’immeubles, sur les mains-courantes des ponts et passerelles lyonnaises. Des presses de son atelier sort « Franc-Tireur » le 1 décembre 1941. Arrêté par la police de Vichy le 20 septembre 42 il est interné jusqu’au 24 octobre puis remis en liberté. Franc-maçon, il entre au mouvement « Coq enchaîné ». Le 4 décembre 1943 la gestapo perquisitionne son atelier et trouve seulement une enveloppe contenant 6 fausses cartes d’identité avec photos et tampons sans libellé. Il est incarcéré à Montluc. Dirigé le 23 mars 44 dans le camp de Compiègne, Henri Chevalier arrive début avril à Mauthausen puis affecté au kommando de Melk, il est employé à creuser une usine souterraine. Il revient de déportation et meurt le 2 janvier 1957 à Lyon. »

Dans la nuit du 2 au 3 septembre l’armée allemande évacue la presqu’île

Petite valse, gone, joue…. Joue pour ceux qui sont revenus…
Comme Yseult Saulnier membre du réseau Gallia. Arrêtée sur dénonciation le 20 décembre 43. Le 3 mars 44 elle met au monde à l’hôpital de la Croix-Rousse réquisitionné par les Allemands, une petite fille. Elle est séparée de son enfant. Elle est déportée à Ravensbrück… elle revient !
Comme est revenue Marie-Thérèse Souzy. Elle habite au 33 de la rue du Mail. Membre du réseau Charrette, elle est boîte aux lettres du réseau et assure le secrétariat de Michel Cailliau, le neveu du général de Gaulle. Arrêté chez elle, elle est déportée à Ravensbrück. Elle reviendra.
Pour Jeanne, elle, c’est un miracle. Le 11 juillet 44, Jeanne Tavernier membre des MUR et des FUJ revient d’une mission à Valence et se rend au 24 de la rue Jacquard où est installé le service des faux papiers des MUR. Elle tombe dans la souricière tendue par la gestapo. Blessée, elle est interrogée par la police allemande place Bellecour. Emprisonnée à Montluc sans soin, elle est appelée (sans bagage) le 20 08 44 pour faire partie du groupe de détenus, parmi lesquels le Croix-Roussien André Bonin, qui est massacré quelques heures plus tard au lieu-dit « Fort la Côte Lorette » sur le territoire de Saint-Genis Laval. Repoussée sans explication dans sa cellule Jeanne Tavernier y demeura jusqu’à la libération de la prison…


Le 3 septembre à 6 h les maquis FFI et FTP de l’Ouest entrent en ville par la rive droite de la Saône et par le pont de l’Homme de la Roche

Tu joueras plus tard quand les fenottes et les gones viendront danser… plus tard… Ils en auront le droit. Souviens-toi le régime de Vichy avait supprimé les bals populaires. Parce que… bals… et populaires… Mais il nous faut encore parler de ces adresses, de ses appartements de la Croix-Rousse, de ces boîtes aux lettres de l’Histoire de la Résistance
Le 24 rue Jacquard où le Service du Mouvements Unis de la Résistance fabrique des cartes d’identité
Le 15 rue Roussy qui fut un temps le domicile d’Emmanuel Mounier de l’été 41 à novembre 42. Fondateur de la revue Esprit. Il s’engagea au côté d’ Henri Frénay et de François de Menthon de Combat et crée, avec André Philip de Libération, des groupes de travail chargés d’étudier un programme de réformes pour l’après libération . C’est rue Roussy qu’est venu le voir en septembre 41 Auguste Vistel (Alban chef civil et militaire de la Résistance en Rhône – Alpes dans l’été 44)
14, montée Bonnafous une boîte aux lettres de Combat
7 rue Bodin : L’hôpital militaire Villemanzy est occupé par la Wehrmacht. La rue Bodin a la particularité d’avoir une traboule accessible par trois entrées. L’une au 7, les deux autres l’une au-dessus de l’autre dans le grand escalier de la rue Grognard au rez-de-chaussée du n°7 et au premier étage sur la terrasse. Il y a une cache d’armes dans la cave.
16 rue Sainte Clotilde. L’appartement clandestin de Raymond Aubrac qu’il occupa sous le nom de François Vallet. Le 16 mars 43 le commissaire Lavabre dresse un procès-verbal de perquisition au domicile de F. Vallet qui se fait passer pour une personne faisant un peu de marché noir.
87 boulevard de la Croix-Rousse. Le domicile de Simone Bernoud du réseau Marco Polo, est également une boîte aux lettres.

7 h 30 Auguste Pinton et quelques membres du Conseil municipal occupent l’Hôtel de Ville

Plus d’Allemands dans la presqu’île. Quel sentiment aurait pu avoir Jean Moulin si le 21 juin 1943… Place Croix-Pâquet 13 h 45. André Lassagne, Aubry et un « invité » de dernière minute René Hardy. Avant de prendre la Ficelle ce dernier s’absente quelques instants pour « voir un agent de liaison au petit café de l’angle de la rue des Feuillants. » Ils montent ensuite tous les trois dans le funiculaire. André Lassagne est à vélo, vraisemblablement il est derrière, sur le truck. Ils arrivent sur le boulevard de la Croix-Rousse. Aubry et Hardy prennent le tram 33. Lassagne les suit à vélo puis les précède pour leur indiquer l’arrêt de Caluire.
Un peu plus tard c’est au tour de Jean Moulin, Max, et Aubrac de prendre la Ficelle. En haut ils attendent une demi-heure le colonel Schwarzfeld, puis prennent tous les trois le tram 33. C’est le dernier voyage d’hommes libres de Jean Moulin et d’Emile Schwarzfeld.

8 h 30 les premiers éléments de la 1ère DFL avec le général Brosset et les premiers FFI de l’Ouest, cdt Basset, arrivent à l’Hôtel de Ville

Accordéoniste, tes doigts te démangent. Je sais. Tout serait plus simple de souligner d’une plume musicale le lever du jour.
Mais j’ai encore quelques ombres furtives qui se glissent rue du Chariot d’Or. J’ai leurs noms tracés par la main de René. Henri Drevon, militant de la JOC, crée avec son frère Edouard un groupe de Force Unie de la Jeunesse. Natton habite au 20 de la rue, Amédée Nicolet, alias Dédé est au 27…

Les ombres des héros, de ceux à qui je dois la Liberté… qu’ils me pardonnent si je ne peux taire d’autres ombres, traînée devant des tribunaux qui se disaient populaires au risque de salir ce mot si beau. La haine s’est invitée à la Libération. Ambiance étrange où la peur, ses propres peurs, ses hésitations devant les choix qu’il convenait, ses lâchetés, se désir d’effacer ses faiblesses nous ont fait raser des crâne, maculer des corps de femmes, entacher ces jours glorieux par un gâchis qu’on taira longtemps.


10 h à la préfecture brève cérémonie de prise de pouvoir par le commissaire Yves Farge.

Des jours et des mois, des années marqués par le peur, par des actes héroïques, des gestes simples, des trahisons, du sang, des larmes, des disparitions et des morts. Marie Louise se souvient du 6 août 44 à 11 h du matin. Une bombe tombe sur le 73 de la rue de Cuire. Oui… mais aussi… des naissances et des rires, des premiers pas dans un jardin de la rue Henry Gorjus, des brouilles et des soirées entre copains, le travail, la débouille, le quotidien…


Fin de matinée fusillade confuse place des Terreaux et à 12 h 30 le dôme de l’Hôtel Dieu est en feu.
L’après-midi, Yves Farge installe le Conseil municipal provisoire ; Justin Godart est élu maire provisoire.

Un monde meilleur, un monde plus juste, un monde de paix…
Je vois ces ombres que nous avons évoquées. Que dirait-elles aujourd’hui ?
Et puis, d’autres encore qui se sont battues ailleurs que dans la région et qui aujourd’hui partage notre vie Croix-Roussienne. Ils sont deux à qui je pense. Une femme, un homme. Comme un symbole. Un vrai symbole de la Résistance. Unis dans le combat de la Libération même si plus tard ils ne sont pas dans le même bateau… Simone Charret et Nathan Tchapochnick.

Le 3 septembre 1944 Lyon est libéré.

On ne connaît pas tout de cette guerre ce jour là. On est loin d’imaginer…
Allez, gone, chassons nos questions l’espace d’une soirée. Ils seraient d’accord ceux qui ont donné leur vie pour l’Homme. Allez joue ! Allons dansons comme les Croix-Roussiens l’ont fait ces jours là. En leur honneur… comme il y a 60 ans.


Robert Luc août 2004

L'origine du mot "canut"

L’Echo de la Fabrique* et le terme de « Canut »



Le mot de « canut » reste aujourd’hui mystérieux, sujet à de nombreuses interprétations ou légendes et fait même encore l’objet de polémiques. Sans mettre un terme au débat qui a certainement de longues années devant lui avant d’être clos, il est particulièrement intéressant de rendre compte de l’avis des tisseurs sur soie des années 1830 à travers l’Echo de la Fabrique. En effet du 28 octobre 1832 au 7 avril 1833 le journal des Canuts va être le théâtre d’une recherche pour trouver un autre mot. Ce sera l’occasion pour les lecteurs d’exprimer leurs souhaits après des recherches sérieuses, d’énoncer parfois leur réserve quand à l’opportunité d’un tel concours et même de donner une explication scientifique sur l’origine du mot « canut ». C’est pour nous aujourd’hui la possibilité de découvrir une fois encore leur grande culture et de mieux comprendre la politique menée par les rédacteurs de l’Echo de la Fabrique. Toujours ce souci de mettre en perspective le sujet abordé. Chaque article s’inscrit d’une manière ou d’une autre dans les préoccupations du moment. Cet extraordinaire laboratoire d’idées qu’est ce journal où l’on voit numéro par numéro se construire les fondements du mouvement ouvrier et une véritable culture prolétarienne, ce lieu qui ne sera en fait disponible qu’une trentaine de mois sera excessivement fécond. Une raison supplémentaire pour examiner attentivement la période pendant laquelle il fut question de donner un « terme euphonique et simple, pour désigner la classe des ouvriers ou tisseurs sur soie. » Même si c’est douloureux pour certains, il faut se rendre à l’évidence. Le canut est un ouvrier capable de se passionner pour l’étymologie, de prendre sur son temps pour écrire de longue lettre à son journal. Nous sommes loin du canut tout nu, nous sommes loin du canut analphabète. Nous sommes loin de la légende des « cannes nues » et en parcourant ces quelques pages, on s’apercevra que le mot canut est revendiqué hautement par de nombreux tisseurs ce qui relativise les déclarations faites par ceux du XXème siècle.
Rien n’est anodin dans l’Echo de la Fabrique. Ce grand concours s’inscrit dans la démarche de l’Echo de la Fabrique qui a pour objectifs entre autres « l’amélioration morale de la classe prolétaire » pour reprendre les mots de Marius Chastaing, le rédacteur en chef.









C’est pendant l’été 1832, le 19 août qu’apparaît pour la première fois la possibilité de trouver un terme générique pour désigner la classe des tisseurs sur soie. Dans le numéro 43 une lettre de F. Méziat fait allusion à la décision des ouvriers de créer une association intitulée « les Férandiniers. » Il écrit : « Dans ce siècle de progrès où notre peuple héros s’est élevé au-dessus de toutes les nations, je pense que ce peuple ne doit pas plus dégénérer dans son langage qu’il n’a failli dans ses actions et je crois que le titre que vient d’adopter une estimable classe d’ouvriers de notre ville, ne répond pas à notre époque de régénération. » Cette lettre fait suite à la publication dans le numéro précédent de l’annonce d’un bal organisé par cette association créée en février. Il semble que les journalistes de l’Echo ne manifesteront pas un grand enthousiasme à son l’égard même si aucune opposition clairement exprimée ne se manifeste. Notons malgré tout le ton de l’article : « Les compagnons ouvriers en soie s’étant réunis et ayant cru devoir adopter le nom de « Ferrandiniers… » Nous ne sommes pas dans le domaine de termes élogieux employés dans d’autres circonstances. Le rédacteur va même de manière subtile et quelque peu ironique évoquer le deuil récent qu’a subi l’Echo de la Fabrique lors du décès du rédacteur en chef de l’Echo, Antoine Vidal, en leur soumettant cette proposition : « Nous n’avons pas besoin de leur rappeler la perte qu’ils viennent de faire dans la personne de M. Vidal, ils s’empresseront sans doute d’égayer leur bal par une bonne œuvre en portant leur offrande à la souscription que nous avons ouverte au profit de sa famille, et pour laquelle une quête sera faite parmi eux. » De fait les journalistes craignent que quelques mois après les journées de novembre, on assiste à dislocation de la solidarité entre tous les tisseurs, solidarité qui avait été un des enseignements de la révolte. Une inquiétude justifiée puisque le pouvoir, tout en faisant mine de céder à une revendication, va entreprendre la restructuration des Prud’hommes au début de l’année 1832, ce qui va amener une division de fait au sein même des chefs d’atelier. Seuls les propriétaires de 4 métiers et plus pourront se présenter et voter. Marius Chataing, rédacteur en chef, écrira d’ailleurs dans le numéro du 4 novembre 1832, pour justifier de l’importance et de l’urgence de trouver un nouveau nom à l’ensemble des ouvriers de la soie : « Nous n’aurions pas songé à ouvrir ce concours, si nous n’y avions pas été sollicité par plusieurs chefs d’atelier ; d’ailleurs, dès l’instant qu’un grand nombre d’ouvriers, en prenant le nom de ferrandiniers, annonçaient par là l’intention de changer celui sous lequel ils sont habituellement connus, il nous convenait de régulariser cette pensée. » Ainsi la lettre de F. Meziat arrive à point nommé d’autan qu’elle aborde le mot de « ferrandinier » d’un point de vue objectif. « … le nom de Ferrandiniers ne laisse dans l’esprit aucune trace qui puisse faire croire qu’il se rapporte au tissage de la soie. Dans le dictionnaire de l’académie, on trouve bien ce vieux mot dérivé de ferandine, étoffe qu’on fabriquait autrefois, mais dans un état où la diversité des tissus est si grande, où les articles ont des noms si bizarres, je trouve déplacé de donner le nom de ferrandinier à celui qui a fait de la ferrandine, que je trouverais ridicule d’appeler un menuisier, caissier, parce qu’il fait des caisse, etc… »
Dans un premier temps le rédacteur, certainement le gérant de l’Echo, Berger, va trouver séduisant le mot proposé par ce lecteur savant. « Nous sommes parfaitement de l’avis de notre correspondant et nous croyons qu’il serait convenable de chercher un terme générique pour désigner la classe des tisseurs sur étoffes de soie. Nous pensons que celui proposé par M. Meziat, séricariens, pourrait être adopté. » Ce mot de sericariens est proposé parce que le mot de « sericarius » se trouve dans tous les ouvrages des auteurs latins qui traitent de la soie. Le comité de rédaction ne partage pas l’enthousiasme de Berger et s’il est préférable à ferrandinier « une étoffe passée de mode », à satinier, à taffetasier, « il a soulevé des objection » écrit le 26 août Berger. De toute façon, le gérant se maintient sur la ligne de conduite de l’Echo et en annonçant un grand concours pour l’adoption d’un terme générique, il précise : « … nous ne devons pas oublier que c’est un sujet de goût et de convenance auquel le public doit donner son approbation. » Pour cela il existe une solution, organiser un concours. « Nous recevront et nous insérerons dans le journal toutes les propositions qui seront faites. Le concours sera fermé le 15 octobre prochain ; à cette époque nous ferons le choix de l’expression qui nous paraîtra la plus convenable, et nous nous en servirons dans le journal. L’auteur recevra pour indemnité un abonnement gratuit au journal pendant toute sa durée. » Pour mémoire rappelons que le prix de l’abonnement annuel à l’Echo de la Fabrique est de 11 Frs.
Ce concours sera particulièrement suivi par Chastaing qui le 16 octobre, au lendemain de la clôture du concours, fera devant le comité de surveillance du journal un rapport détaillé. Avant que celui-ci se prononce, une commission sera nommée, composée de quatre membres, Bofferding, Falconnet, J. Marrel et Berthelier, afin qu’elle donne « un avis motivé ». L’organisation même de ce concours défini assez bien l’état d’esprit qui préside à l’Echo de la Fabrique. Le 2 septembre le journal publie un avis pour préciser son objectif et son importance : « L’importance d’un terme euphonique et simple pour désigner la classe des ouvriers ou tisseurs de soie ne saurait être révoqué en doute. » Il ne néglige aucune des difficultés qui vont survenir dès que le mot adéquat sera trouvé : « Nous savons que ce mot nouveau éprouvera des difficultés pour être adopté, mais il n’en éprouvera pas plus que n’en n’ont subi l’établissement du calcul décimal, de l’unité des poids et mesures, et des mots qui servent à les désigner comme le mètre, le stère et leurs dérivés etc… nous espérons parvenir au même résultat… » Enfin originalité de ce concours, il va être un prétexte à débat. Pas question de simplement choisir. « Nous prions nos correspondants de vouloir bien dater leurs lettres et mettre leur adresse en bas, parce que nous nous réservons, si nous le jugeons convenable de les convoquer pour débattre entre eux, leurs opinions de vive voix. »
Le 16 octobre Marius Chataing fait son rapport auprès de la commission de surveillance de l’Echo. Un long rapport puisqu’il faudra deux numéros pour en avoir une connaissance complète. S’il convient que « la question qui nous occupe semble au premier coup d’œil être oiseuse… », c’est pour immédiatement replacer cette démarche dans le contexte du moment : «… cependant elle ne l’est point ; elle est la suite du mouvement social dont aujourd’hui nous sommes spectateurs en même temps qu’acteurs. Notre programme « amélioration physique et morale de la classe prolétaire » est le résultat de la marche de l’esprit humain auquel nous avons dû nous associer. La discussion qui s’agite actuellement en est une conséquence. » Puis le rédacteur en chef de l’Echo va analyser le travail des ouvriers en soie. « La classe des ouvriers en soie comme toutes les autres se divise en un grand nombre de professions ayant chacune un nom distinct. » Et de citer les veloutiers, les rubaniers, les satiniers, les taffetatiers mais il souligne que ces « divers états réunis en forment un seul désigné par un sobriquet devenu à Lyon une injure, je ne sais pourquoi. Ce sobriquet, c’est le mot CANUT. » Il note qu’ainsi, afin d’éviter de l’employer, « il faut se servir d’une périphrase et dire : Fabricants d’étoffes de soie ou ouvriers en soie. » Mais il y a mieux. Marius Chastaing nous dresse un tableau des différentes activités des Canuts : « Par suite de l’extension de l’industrie, des caprices de la mode, ces appellations sont inexactes car l’ouvrier en soie de nos jours ne fabrique pas seulement des étoffes de soie mais toutes sortes de tissus ; il travaille la laine, le coton, le fil et la soie ensemble ou séparément et sans s’astreindre à un genre de tissage. » Ce dernier point le différencie des tisserands, des mousseliniers qui fabriquent uniquement de la toile ou de la mousseline.
Pour parfaire sa démonstration de l’importance d’un mot générique, le rédacteur en chef de l’Echo va prendre pour exemple les autres classes de la société. Dans le domaine religieux : « Sous le nom de prêtres on comprend toutes les fonctions sociales. » Dans celui de l’art : « Sous le nom d’artistes, le peintre, le sculpteur, le musicien, le mime ou le comédien et tous ceux qui exercent les arts libéraux. Le titre d’hommes de lettres se donne à tous les écrivains dans quelque genre qu’ils écrivent. Poète, grammairien, mathématicien, tous sont hommes de lettres. » D’autres secteurs de la société sont montrés en exemple. L’armée où du soldat au général, on est militaire. La justice où l’homme de loi peut être aussi bien un avocat, un avoué, un huissier ou un agent d’affaire. Bien entendu il n’oublie pas de citer celui de marchand ou de négociant, mots qui regroupe « ceux qui exercent un commerce plus ou moins étendu ». De ce tableau général il en tire la conclusion suivante : « C’est donc aux ouvriers de la fabrique lyonnaise seuls, qu’il manque un nom générique sous lequel ils puissent être désignés en corps et qui ne soit pas une injure. » S’il conçoit « le désagrément de faire du néologisme » il n’en demeure pas moins vrai pour le rédacteur que « dans un ordre de chose nouveau, il faut des noms nouveaux ». Il termine la première partie de son rapport en dénonçant la décision de certains d’adopter le mot de ferrandinier : « Quelques uns crurent trouver ce qu’ils cherchaient dans le mot de ferrandiniers ; ils étaient dans l’erreur. Vous connaissez l’étymologie de ce mot : il vient de ferrandine, étoffe passée de mode ; il ne peut donc pas plus servir à désigner en générale la classe des ouvriers en soie que tel autre mot spécial à l’une des nombreuses sous divisions de cette classe. Cependant, on afficha hautement la prétention de substituer le mot de ferrandinier à celui de canut. »
La deuxième partie du rapport va être consacré aux 41 mots envoyés par 25 lecteurs de l’Echo et parvenus au bureau du journal le 15 octobre. Mais on le verra, d’autres lettres et propositions vont parvenir jusqu’au printemps 1833. Ces lettres souvent d’un grand intérêt seront l’occasion d’un vrai débat qui dépassera le cadre du concours en lui-même. Comme il est signalé dans les notes de l’ENS qui accompagnent la numérisation de l’Echo de la Fabrique, parues le 7 avril 1833, «… les querelles de mots demeurent un enjeu central comme le signalera, quelques mois plus tard, la querelle sur l’usage du terme fabricant. » Marius Chastaing va dans un premier temps développer ce qu’il entend par « simple, « euphonique », complet ».
Simple : il doit un mot composé de peu de syllabes. Euphonique : il doit être agréable et facile à prononcer. Complet : il doit désigner suffisamment l’ouvrier en soie actuel qui tisse alternativement toutes sortes de matières.
Ces précisions données, un certain nombre de mots vont être exclus. En ce qui concerne le défaut de simplicité exit « maître tisseur de soie », « tisseur de soie », « maître fabricant d’étoffe de soie ». Ils sont composés de plusieurs mots, de plusieurs syllabes, ils sont trop longs. Passent à la trappe également pour des défauts d’harmonie 18 mots : « Textoricarien », « textorycien », « armuratisseur », « armatisseur », « cotisseur », « artisseur », « sericarier », « sericarieur », « sericareur », « sericariste », « sericariniste », « textorien », « sériciphante », « séricicophante », « séritextore », « séritexteur », « bombytexteur », « bombytextorien », « bombitissorien ». Enfin deux concurrents, Labory et Correard sont exclus ou plus exactement pour reprendre la formule de Chastaing, « se sont exclus eux-mêmes du concours puisqu’ils n’ont pas cherché à en remplir aucune des conditions. » Diable ! Qu’ont-ils fait pour mériter cette punition ? Ils ont tous simplement proposé le mot de… canut ! Pas par simple provocation. Labory n’est pas homme à faire des plaisanteries pour le plaisir.
Arrêtons nous un instant sur la personnalité de Bouvery C’est un militant très engagé dans le mouvement social et en octobre 1831 il fait partie de la « commission des chefs d’atelier de la ville de Lyon et des faubourgs », créée pour discuter de la fixation d’un tarif minimum pour les différents articles de soie. Ils sont 80, élus par les 8 000 chefs d’atelier. Il sera aux négociations des 21 et 25 octobre. Auparavant, en 1827, il fut un des membres du directoire de la Société de surveillance et d’indication mutuelle, association de défense des intérêts des chefs d’atelier face aux négociants. Après s’être fâché avec Charnier, à qui il reproche ses idées royalistes, il va fonder en compagnie de Bernard et Maçon-Sibut, Le Devoir Mutuel. C’est un homme qui interviendra très souvent au cours des débats ouverts dans les colonnes de l’Echo, il n’est pas étonnant qu’il donner son opinion. Son avis est important et sa lettre ne peut manquer de nous intéresser aujourd’hui. :
« Au rédacteur,
J’ai cru, Monsieur, que c’était une plaisanterie que votre concours ouvert pour trouver un nom euphonique, dites-vous, à la classe générale des ouvriers en soie. Je vois avec peine que vous y persistez : pourquoi donc, enfants ingrats, rougirions-nous du nom que nos pères nous ont laissé ! Pourquoi cette susceptibilité, pour mieux dire, cette pruderie ? Qu’a donc de déshonorant le nom de canut ? Qu’importe que ce soit par raillerie ou autrement qu’on nous le donne ? Par lui-même un mot n’a rien de fâcheux.
Appelons-nous canuts et soyons citoyens.
Votre concours à mon avis est inutile, et son but est oiseux ; ce n’est pas de trouver un nom à notre profession qu’il faut vous enquérir, permettez-moi de vous le dire, mais bien des améliorations à notre état social. Je me suis laissé dire que dans une ville qu’on appelait Byzance, et qui était assiégée par une armée ennemie, des moines qui l’habitaient discutaient gravement une question théologique ; pendant ce temps l’ennemi prit la ville, et les moines allèrent en esclavage continuer leur lumineuse discussion. Sans remonter à une époque éloignée, sous le consulat de Bonaparte, on discuta beaucoup sur l’importance relative des mots « citoyen » et « Monsieur » ; et pendant ce débat, la république périt*. Serions-nous, par hasard, à notre insu, dans une position analogue.
Je vous propose donc de fermer une discussion au moins intempestive, et de chercher au contraire à rendre au nom de canut toute la gloire qu’il mérite, étant porté par des hommes probes et laborieux.
Intitulez-vous hautement journal des canuts, on en rira d’abord, ensuite on s’y accoutumera ; ce nom deviendra aussi noble que celui de banquier, médecin, avocat, etc., et vous aurez fait un acte de haute sagesse.
Labory.
*Cela me rappelle également la querelle qui eut lieu entre Fénelon et Bossuet, au sujet de laquelle on lit ces vers que j’ai retenu : Dans ces débats fameux, où deux prélats de France, /Semblent chercher la vérité:/L’un dit qu’on détruit l’Espérance, /L’autre que c’est la Charité ; /C’est la Foi qui périt, et personne n’y pense. »

Marius Chastaing va répondre en arguant que l’Echo avait été sollicité pour cela par de nombreux chefs d’atelier et surtout qu’avec l’apparition du mot de ferrandinier « il nous convenait de régulariser cette pensée. » Quand à la crainte exprimée de voir le journal détourné de sa tâche essentielle, il réplique simplement : « Notre passé doit répondre de notre avenir. »

Pour en revenir au rapport de Chastaing, après cette première sélection, il reste 18 mots en lice. Il faut maintenant vérifier la 3ème condition. Le mot doit être le plus complet. C’est la phase décisive. Voici les finalistes : « tissericien », « tisseur », « tissoie », « arachnéen », « polymithe », « tissutier », tissoyer », bombixier », « tissoyen », « tissoierien », « pamphilarien », « bombitisseur », « soerinier », « soierineur », « soieriniste », « seritisseur », « bombicinaire », « omnitisseur ». A l’évidence certains ne remplissent pas la condition exigée. 6 seulement paraissent retenir l’attention du rédacteur : « tisseur », « arachnéen », « polymithe », « tissutier », « pamphilarien », « omnitisseur ». Seulement remarque tout aussitôt le rapporteur « trois de ces mots sont empruntés : deux à la mythologie (arachnéen et pamphilarien) et l’autre aux abstractions d’une étymologie savante (polymithe). Ils ne me paraissent pas pouvoir être adoptés par le fait seul qu’ils sont trop en dehors des idées reçues ; on ne pourrait s’en servir que d’une manière scientifique où dans un langage poétique. Je crois qu’il serait difficile de les transporter dans la langue vulgaire. » Au passage Marius Chastaing, c’est un souci constant chez lui, va faire œuvre de pédagogie en citant les arguments de Colomb, père et fils qui proposèrent les mots empruntés à la mythologie : « Arachnée fut une habile ouvrière sur les tissus et osa défier Minerve et même la surpassa. La déesse irritée la changea en araignée. Pamphila, de l’île de Cos, connut la première l’art d’ouvrer la soie. » En ce qui concerne cette dernière explication il faut savoir que c’est une idée répandue à cette époque de situer la naissance du tissage de la soie dans cette île. Quand au mot polymithe « qui serait encore moins compris » explique-t-il « M. Bitry qui le propose en donne les racines. On trouve dans ce mot fil, tissu, trame, broderie, et il en conclut que l’ouvrier qui emploie tout cela est polymithe comme l’écrivain qui traite divers sujet s’appelle en littérature polygraphe. »

Si la commission rejette ces trois mots, il ne reste plus que « tisseur », « tissutier », « omnitisseur ». Marius Chastaing donne sa préférence : « Si vous me demandez mon avis, je voterai pour le mot de tisseur ». Mais ce n’est pas lui qui doit choisir et comme il se rend compte qu’il laisse au jury que bien peu de possibilité, il va faire une proposition plus large. « Comme je ne dois omettre aucune des combinaisons qui se présentent, si vous teniez moins au sens complet du mot que vous choisiriez qu’à son euphonie ; si vous pensiez qu’il n’est pas nécessaire de s’occuper de la désignation des matières diverses dont l’ouvrier en soie fait ses tissus et qu’en indiquant la classe des ouvriers en soie on a satisfait au concours, le cercle s’agrandi. » En effet, au lieu de 3 mots possible, en reprenant ceux proposés qui se rapportent au tissage de la soie par l’étymologie, « soie » ou « serica » dans sa version latine et « bombyx », on arrive à 12 noms possibles. Le rapporteur va même ajouter une autre combinaison proposée par un veloutier qui « consiste à prendre pour racine du mot nouveau, à former le mot technique et connu de soie, de lui donner une désinence également connue et en usage. » Ainsi appeler l’ouvrier en soie, « soierinier », soierineur », soieriniste ». Chastaing termine là son exposé non sans avoir demandé la permission de faire insérer dans le journal la lettre de Labory, celle de Bitry sur le mot polimythe et celle du veloutier anonyme.

On pourrait croire le débat clos et laisser la commission trancher. Il n’en sera rien. Ce n’est pas l’esprit du moment et les canuts ont soif de débats. Ainsi parallèlement aux textes traitant du conseil des Prud’hommes, du droit de coalition, de la situation économique de la soie etc, va s’instaurer dans les pages de l’Echo, un débat grammaticale. Les lecteurs vont montrer l’intérêt qu’ils portent à la langue française et leur grande culture. Parfois le mot canut qui après tout est à l’origine de ce concours, va passer au second plan et l’on note en feuilletant l’hebdomadaire que des tisseurs vont assumer pleinement ce mot, le revendiquer. On le remarque dans les signatures lors de la publication des souscriptions au profit des victimes de novembre 1831 ou d’autres actes de solidarité financière. On lira par exemple : « un canut » et même, à une époque où cet adjectif n’était pas en odeur de sainteté : « un canut républicain ». Ratelade, chef d’atelier enverra un poème intitulé tout simplement « Le Canut » dont les premiers vers sont :
« Je suis canut, et gaîment je m’appliqueAux nouveautés, aux articles de goût ;Je suis joyeux, quand j’ai dans ma boutique,Crêpes, zéphyrs, et gaze marabout,Ou quadrillés écossais pour doublurePour les manteaux de plus d’un élégant ;Pourtant le froid tous les hivers j’endure »
Louis Couailhac, un jeune auteur, publiera dans l’Echo au printemps 1833, une nouvelle ayant pour titre… Le Canut. Voilà qui montre que l’on ait loin d’une unanimité sur la détestation de ce terme et que beaucoup de tisseurs ou Lyonnais partageant leur combat, sont de l’avis de Labory. Il y a une certaine fierté à revendiquer ce mot.

Le rapport de Marius Chastaing et les lettres qui l’accompagnent vont susciter de nombreuses réactions au point d’obliger le gérant à accepter, alors même que le concours est terminé, d’autres propositions de termes génériques. Ainsi vont arriver à la rédaction les mots de « étoffier », « étoffiste », « soiefèvre », « sérifèvre », « fabrissoie », « fabriséricien ». M. Marmet, chef d’atelier, propose par exemple à la place d’ouvrier en soie, « tissufacteur.» Un lecteur M. Du Nagell, celui qui a proposé soiefèvre, explique sa démarche. « Pourquoi n’emprunteriez-vous pas au latin le mot « faber », ouvrier, qui joint au nom de la matière formerai un nom composé, complet et euphonique. Ainsi vous avez fait pour orfèvre ‘ouvrier en or) pourquoi ne diriez-vous pas « soiefèvres », « soieriefèvres », « sérifèvres », ouvriers en soie. » Puis prenant pour exemple le mot de fabricant qui désigne le négociant « les ouvriers pourraient s’emparer de ce mot « fabri » (ouvriers) et en substituant à la désinance insignifiante « cant » le nom de la matière, faire « fabrisoie. » Dans sa lettre Du Nagell livre son sentiment sur le mot de canut et apporte une précision historique : « Le nom de « canut » n’a rien de déshonorant, il a été celui de plusieurs rois de Suède et de Danemark qui ne lui ont rien légué de ridicule. » Il admet seulement que « si les ouvriers qu’il désigne s’obstinent à le prendre pour insulte, il convient qu’ils en changent. » Notons que ce lecteur n’est pas Français puisqu’il termine sa lettre ainsi : « Quoique étranger à votre belle France, je prends la liberté, monsieur le rédacteur, de vous adresser ces observations. »
Le journal va recevoir une lettre datée du 18 novembre 1832 et signée Beaulieu, professeur de français. C’est une date capitale dans l’histoire de ce concours. Ce professeur va apporter dans le débat des notions scientifiques. Dans sa première missive, il commence à mettre en garde les organisateurs. « Peut-être n’est-il pas aussi indifférent qu’on le pense dans l’intérêt des arts, de craindre de remplacer celui qui existe maintenant (celui de cannu) par un autre moins expressif et peut-être moins significatif, que la suite des temps, ainsi que celui ci-dessus, peut faire tomber dans une sorte de dépréciation par un mépris mal fondé, dicté par l’égoïsme ou un sot orgueil. » Puis il propose de développer 3 points sur ce sujet : « 1° l’importance de l’étymologie des noms collectifs généraux et participatifs ; 2° je donnerai un aperçu des noms génériques qui désignent les objets dont on se sert dans les fabrication des étoffes de soie ; 3° l’origine et l’étymologie du nom de « Cannu » : les différents changements et variations qu’il a subi, ainsi que l’idiome particulier qui, jusqu’à la révolution française, a été celui de cette classe de la population lyonnaise. » L’Echo de la Fabrique est très intéressé par la proposition et Beaulieu va pouvoir dès le mois de novembre 1832 donner de véritables leçons de grammaire qui seront d’ailleurs l’objet de réactions, de compléments de la part d’autres lecteurs, loin d’être tous des professionnels de français.

Il va d’abord aborder l’étymologie « ce mot dérivé du grec ; ses racines sont : ety, qui dépend, mologie, parole, c'est-à-dire parole dépendante d’une autre ou analogue à une autre d’un même sens. » De manière très pédagogique Beaulieu va expliquer que l’étymologie « est fille d’origine et pour établir combien sa conservation peut-être utile, on remarquera que c’est elle qui est la clé qui nous ouvre l’histoire des siècles passés ; puisqu’elle nous conduit à découvrir l’origine, comme on le verra en parlant des mots orientalis, byssus ou satin, qui sont des mots dont les anciens se servaient pour indiquer la soie et sa fabrication. » Puis il poursuit en indiquant que l’étymologie des noms s’établit de 3 manières : « La première, sur la nature même des choses, se crée par l’effet que produit sur nos sens l’apparence de cet objet même exprimé d’après la signification du langage dont on se sert, pour établir ce nom, tels brute, naïf etc. La deuxième manière, par l’analogie ou ressemblance avec quelque autre objet primitif, tels que printemps de la vie, glace de miroir etc., et tout ce qui rentre dans l’explication des tropes. La troisième, par une dénomination fantastique, venant souvent de celui qui crée la forme de l’objet, tels que quinquet (de Jean Quinquet, inventeur de ces sortes de lampes.) » On le voit, il ne s’agit pas pour l’Echo de la Fabrique d’éviter les difficultés. A l’évidence, s’il publie ce véritable cours, c’est qu’il est persuadé qu’une grande majorité de ses lecteurs sont à même de suivre l’enseignement du professeur. Beaulieu conclut son exposé en soulignant une fois encore le danger de tout changement sans référence à l’étymologie. « L’étymologie, prise dans sa signification primitive, a un sens dont la conservation est d’autant plus essentielle qu’elle sert à maintenir un rapport dans nos idées, ce qui est le moyen de transmettre d’âge en âge des expressions intelligibles qui, si elles étaient changées arbitrairement, causeraient un désordre dans l’interprétation, dont le résultat pourrait nuire à l’intérêt de chaque individu ou à ceux de la société. »

Quelques jours plus tard, l’Echo de la Fabrique publie une nouvelle lettre de Beaulieu datée du 27 novembre 1832. Elle est d’une importance de premier ordre puisqu’elle va nous livrer l’origine du mot canut. « D’après ce qui a été dit dans ma précédente sur l’étymologie et sur son importance, je crois donc ne pouvoir mieux conclure que d’examiner la signification de celui de cannu. » Remarquons que notre professeur écrit : « cannu ». Il poursuit : « Ce mot, diminutif de celui de canneur, celui-ci de canneta, mot italien dérivé de celui de canne ou cannelle, roseau assez généralement connu ; il fut apporté en France lors de l’émigration des Florentins, qui établirent, les premiers à Lyon et avant à Avignon (comtat) des métiers pour fabriquer des étoffes de soie, relativement aux articles légers et non des étoffes d’or et d’argent depuis longtemps établies avant cette époque. » Cette étymologie donnée, il évoque l’ouvrage de Aleon-Dulac (1723-1788), avocat et auteur d’un mémoire « pour servir à l’histoire naturelle des provinces de Lyonnais, Forez et Beaujolais » qui avait observé « en parlant des fabriques en France que les principaux ustensiles qui servaient à cette fabrication étaient de canne et préférés sans doute à cause du poli et de la légèreté de ce bois ligneux. Le mot trancanner ou transcanner signifiant transmettre d’une canne sur une autre, prouve assez cette vérité. » Pour expliquer la terminaison en « u » il écrit : « Dans l’ancien idiome lyonnais on observe que tous les mots dont les syllabes se terminaient en « eur », « eux », « euf », « arc », « art », « oi », « oir », etc., se prononçaient et ce prononcent encore, par les vieillards, en « u », liseur, lisu ; farceur, farçu ; fileur, filu, etc » Ainsi pour Beaulieu canneur a donné cannu qui lors du passage du parler à l’écrit deviendra canut. 60 ans plus tard, Clair Tisseur, plus connu sous le nom de Nizier du Puitspelu, auteur du Littré de la Grand’Côte ne dira pas autre chose : « …de canne, plus le suffixe « ut » pour « u » qui représente le latin « orem », français « eur ». Le canut est donc celui qui use de la canne dont a été faite la canette. » On peut donc aujourd’hui abandonner sans complexe et sans regret les explications sur l’origine du mot canut qui font état d’un rassemblement de maîtres tisseurs ayant été obligés de vendre les signes distinctifs de leur art, accrochés aux pommeaux de leurs cannes, faisant dire à un humoriste de la place des Terreaux : « Tiens, voilà des canne… nues ! »
Beaulieu aurait pu clore ainsi le débat. Mais il n’oublie pas le sentiment que certains tisseurs ressentent d’un mot qui les désigne de façon péjorative. Il va donc proposer de garder la racine du nom tout en procédant à quelques changements. « Les noms les plus harmonieux sont ceux qui passent le moins d’usage ; donc, tout en conservant celui-là, on pourrait lui faire subie quelque changement dans la prononciation et dire par exemple : Canneuriens, cannetatiens etc. » Seulement il remarque que « ce mot ne pourrait pas exprimer la nature du bois des outils dont se servent les ouvriers, puisque la canne y est très peu employée. » Nous pourrions aujourd’hui ajouter en souriant qu’Aristide Bruant qui va rendre hommage aux canuts soixante ans plus tard, n’aurait pu écrire « c'est nous les canuts / Nous sommes tous nus. » C’est beaucoup plus difficile de trouver une rime si forte à canneuriens.
Afin de garder une logique à laquelle il tient, Beaulieu va proposer de s’intéresser au mot primitif et de la plus ancienne origine. « Ce mot est oriantalis qui signifie homme ou peuple du levant, lequel étant accompagné de celui de byssus-satin, étoffe très belle et très fine, faite de lin avant d’être de soie. Ces deux mots, signifiant homme ou peuple fabricant le satin, seule étoffe avec la pourpre connue des anciens peuples orientaux. » Après avoir précisé qu’il ne fallait pas confondre le mots oriantalis, oriantin avec orientales ou peuples orientaux, « le premier désigne un peuple particulier s’occupant de faire l’étoffe nommée levantin-satin », il propose en ajoutant « lin » dont le fil du satin était fait, le mot d’oriantalin, oriantaline.

Ces propositions vont susciter bien évidemment des réactions. La première est celle de Raoul, un veloutier. Une longue lettre où il passe en revue différentes suggestions. En ce qui concerne celle de Beaulieu, il la rejette, non sans humour : « Si l’on nous désignait à l’avenir par le nom d’oriantalin, ne devrait-on pas alors donner à notre industrie celui d’orientalinerie et à nos produits le même nom au pluriel et ainsi des autres, sous peine d’encourir le reproche d’inconséquence ? A propos du mot « oriantalin », un plaisant m’a dit que ce terme « désorienterait » bien du monde… » Au passage il donne un éclairage supplémentaire sur la façon dont les tisseurs perçoivent le mot de canut : « Quand au mot « canut » ou « cannu » j’avouerai ingénument qu’il m’a paru être, non pas une épithète injurieuse, mais simplement un terme d’innocente raillerie donné et reçu comme tel. » Il n’en est pas pour autant en accord avec Labory qui lui, revendiquait ce terme. « Ainsi, pour les autres professions, nous avons les termes de « gniafre », « merlan », « mitron », « pique-prunes », etc., (dans la langue parlée seulement) sobriquets dans jamais nul individu ne s’est jamais sérieusement ni hautement qualifié. » Raoul a proposé soierinier, soierineur, soieriniste, et il y tient. C’est donc avec quelque agacement qu’il termine son exposé : « Se livre qui voudra à de savantes recherches pour déterrer l’étymologie d’un vieux mot ou sobriquet ; libre encore, à qui en aura le loisir de conserver pour lui une tendresse affectueuse ; quand à moi, j’ai pensé qu’il n’était pas nécessaire d’aller si loin (au risque de ne rien trouver) ce que l’on pouvait si facilement et si certainement se procurer si près ! Je suis de l’avis de ceux qui désirent qu’on en finissent avec toutes les vieilleries qui n’ont pour elles d'autre mérite que celui-là (si c'en est un) ; j'ai pensé aussi que le plus ou le moins de précision d'un terme n'influait pas beaucoup sur l'avancement de la science ou le développement de l'industrie qu'il devait servir à désigner !... Je m'en tiens donc tout bonnement à l'un des mots que j'ai proposés, comme dérivant naturellement du terme générique "soierie", persuadé que jamais les conseils du bon sens ne sont à dédaigner ; et qu’en toutes choses, c’est toujours à ce qui vient de là, que le plus grand nombre finit par donner son adhésion. »

Nous sommes maintenant à la fin de l’année 1832, le concours est censé être terminé depuis le 15 octobre. Pourtant l’Echo de la Fabrique continue à publier les lettres des lecteurs qui sont loin d’être sans intérêt. Par exemple celle qui est signée J. H. Prolétaire. Il va tout d’abord s’inquiéter du silence de la commission qui ne s’est pas encore manifestée. « Le silence que garde la commission du concours doit faire croire qu’elle adopte l’opinion de M. Labory et que malgré les justes raisons de M. le rapporteur, les reproches d’ingratitude que nous fait notre honorable collègue seraient fondés. » A son tour et après avoir pris la défense de Marius Chastaing, l’initiateur du concours, il va donner lui aussi un éclairage sur le sentiment qu’inspire le mot de canut : « En observant que le mot canut n’ayant jamais été qu’un sobriquet pour les ouvriers en soie, il serait impossible à M. Labory de trouver quelques actes où nos pères aient érigé ce mot en nom, et lui-même ne s’en est jamais servi. De plus, ce mot étant devenu à Lyon une épithète injurieuse, il ne peut être adopté, malgré la nécessité où sont les ouvriers en soie de se choisir un nom, étant la seule classe qui n’en ait pas. » Le lecteur fait allusion à une des phrases écrite par Labory : « … pourquoi donc enfants ingrats, rougirions-nous du nom que nos pères nous ont laissé ! » Puis il presse l’Echo de la Fabrique de poursuivre le concours. « Il était urgent de faire un appel, vous l’avez fait et il a été entendu ; 42 mots vous ont été soumis et s’il n’y en a aucun que vous puissiez adopter, faites un second appel, croyez qu’il sera aussi entendu et pénétrez-vous bien qu’il faut un nom aux ouvriers en soie, que ce besoin est un résultat du mouvement progressif et universel. » Il termine sa lettre en rejetant les mots qui pourraient désigner aussi bien le tisserand, le mousselinier que l’ouvrier en soie, comme tisseur, tissutier, omnitisseur, il va proposer un mot intéressant. C’est « turquetnariste ». Il s’explique sur son choix : « Ce mot rappelle les noms de Turquet et de Nariz qui fondirent en 1536, la fabrique des étoffes de soie à Lyon. En adoptant ce mot, nous rendrions après trois siècles d’oubli, un hommage de gratitude à la mémoire des deux hommes qui ont le plus contribué à la prospérité de notre cité ; et nous prouverions à nos détracteurs que la reconnaissance est aussi une de nos vertus. Turquet ! Nariz ! Une population héritière de votre industrie, transmettrait aux siècles à venir, et vos noms et sa reconnaissance. » Voilà qui nous donne un beau sujet de méditation plus que profitable aujourd’hui. Ces phrases sont un exemple fort de l’esprit des canuts de cette période et ne peut que nous interpeller quand on songe au grand nombre d’idées reçues qui circule encore. Quelques années plus tard, en 1838, il sera attesté une impasse Etienne Turquet qui prend naissance montée de Choulans. Quand à Nariz il eut une rue dans le 5ème arrondissement qui a disparu lors de la création de la place Benoît Crépu.

Dans le premier numéro de l’année 1833, un petit article sans doute inspiré par l’évocation par J.H. prolétaire, du sobriquet « canut » va donner l’origine d’autres sobriquets dont certains sont parvenus jusqu’à nous :
« Mitrons : Ce mot vient du latin mitra, mitre, coiffure assez en usage en France au 14ème siècle ; on a depuis désigné sous ce nom les garçons boulangers qu’avant on nommait geindres (de gendre ou premier garçon.) Le mot de mitron leur est resté parce que lorsqu’un boulanger engageait un premier garçon à son service, il s’engageait à lui fournir par an, en outre de ses gages, 3 devantiers (tabliers), et 2 mitres ou bonnets ; cette coiffure était en drap et en forme de cône. Ceci me rappelle que le mot boulanger vient de pollenguer, de mot italien pollenta qui en Italie est encore usité, dont s’est formé celui de bolanguer et bouliguer qui signifie remuer ; donc, bolanger la farine veut dire remuer, pétrir. » Nizier du Puitspelu dans son Littré de la Grand’Côte écrit : Bouliguer : Remuer, secouer, agiter. Il note également le mot de pique-prune : Tailleur. Piquer est pris ici au sans de manger, comme l’indique dans des dialectes, la forme croque-prune. L’origine m’est inconnue. » Et bien l’Echo de la Fabrique en avait pourtant donné l’explication 60 ans plus tôt…
« Piques-prunes : Quatre garçons tailleurs, dans les environ de Tours, (Touraine) s’étant rendus coupable d’avoir dérobé quelques uns de ces fruits (prunes) dans le verger d’un nommé Pivac, furent condamnés chacun à 3 sols 6 deniers pour dédommagement. »
Un autre sobriquet que les Lyonnais d’aujourd’hui connaisse bien, celui de Gniafre. Gnafron est le compère de Guignol :
« Gniafre : Ce sont les cordonniers qu’on désigne par ce sobriquet. Pour l’entendre, il faut d’abord savoir que le mot de cordonnier vient de cordouannerie, dérivé de cordouan, qui vient de couair primitif de cuir. Ce mot est celte d’origine et dans cet idiome cordonnier est exprimé par cordougnafrier, dont, sans doute, celui de gniafre n’est qu’un diminutif, comme celui de truand (de truanderie) signifie mendiant. »
Pour terminer un sobriquet qu’on pouvait penser issu de l’argot, il n’en est rien :
« Merlan : On désigne par ce nom les garçons perruquiers, parce qu’à Paris et dans les villes maritimes de France, il était autrefois d’usage dans cette profession que le maître fournissait à ses garçons un merlan (poisson) pour chaque déjeuner, comme un commis ont, dans certaines maisons, une miche et du vin. »
Dans ce même numéro le gérant Berger annonce une réunion pour le lendemain, de la commission du concours. Chastaing devrait y lire un second rapport suivit d’une délibération. Il promet de faire connaître les résultats. En fait, dans le numéro du 13 janvier, simplement une petite brève : « MM. Beaulieu, Berger (Louis), Bitry, Bofferding, Bouchut (Cl.), Bouvery, Charbon, Charnier, Cheneval, Collomb père, Collomb fils, Cornillon, Domaine jeune, Dunagel, Favier (L.) Guillot, H… (J.), Janin, Leborgne, Marmet, Meziat, Morel (D.), Raoul, Rémond fils, Renigu, Thevenin, Topin, V…, Vernay (L.-F.) et Vettard, les deux anonymes qui ont proposé les mots de tissérier et tissandier, tous concurrents, sont priés de se rendre lundi prochain, 14 janvier heures bien précises du soir, au bureau de l'Echo, pour conférer avec la commission du concours. MM. Corréard fils et Labory, sont également priés de s'y trouver. » Notons au passage qu’il n’est pas tenu rigueur à Corréard fils et à Labory de leur opposition à un changement du mot de canut.
En février pas un mot, c’est le cas de la dire, sur le concours. Il est vrai que c’est une période intense pour l’Echo qui doit faire face à un procès, soutenir les ouvriers tullistes en lutte et polémiquer avec le Courrier de Lyon. Pourtant la préoccupation concernant les mots justes qualifiant les activités reste à l’ordre du jour. Ainsi, dans le numéro du 10 mars, le journal publie quelques lignes du Courrier, journal maudit, sous le titre ironique de « Conseil ». Avec subtilité, le droit de coalition est interdit et l’Echo fait campagne pour l’obtenir, le journal va simplement changer un mot de cet article qui s’adressait aux négociants :
« C’est à l’imprudent isolement des chefs d’atelier qu’il faut attribuer en grande partie le malaise de leur position. La question changera de face le jour où ils parviendront à s’entendre sur leurs intérêts communs. Ils n’auront aucun moyen de résister à des exigences incompatibles avec la liberté du commerce, tant qu’ils ne se seront point organisés en société, et qu’ils n’agiront point avec unité et ensemble. S’ils veulent s’affranchir d’un joug fatal à leur belle industrie, qu’ils soient solidaires les uns des autres. Qu’ils s’aident eux-mêmes s’ils veulent que l’administration les aide avec succès. Nous n’entendons pas parler d’une coalition dont le but serait d’imposer aux industriels une augmentation de salaire ; elle serait aussi coupable que celle dont le but serait la réduction des salaires ou la suspension du travail ; mais l’union des chefs d’atelier et l’institution d’un cercle où seraient discutés les besoins de la fabrique, n’auraient rien que de parfaitement légal. »
Sous cet article, une petite note :
« Nota. Nous empruntons l’article ci-dessus au Courrier de Lyon (7 mars 1833, n° 425). Nous ne lui avons fait subir qu’un léger changement ; nous avons substitué le mot chef d’atelier à celui de fabricant*. »
Et l’Echo s’explique sur ce changement ce qui nous ramène à l’objet ses préoccupations :
« *Les querelles de mots sont loin d’être aussi oiseuses que certains le prétendent, dans un but qu’il est facile de dévoiler. M. Odilon-Barrot, par exemple, en protestant contre le mot sujet a fait un acte de grand sens ; et nous, en protestant contre l’expression de fabricant donnée aux négociants, nous ne croyons pas non plus élever une vaine dispute de mots ; malgré l’assertion tranchante et hautaine du Courrier, nous persistons à dire que le fabricant est celui qui fabrique : or, le négociant ne fabrique rien, il fait fabriquer, il invente, il dispose, etc. ; c’est par conséquent un industriel dans l’acception la plus étendue et la plus honorable. Loin de nous l’idée de ravaler les marchands au-dessous des ouvriers, mais nous ne voulons pas qu’à l’aide de l’usurpation d’une qualité qui n’est pas la leur, ils empiètent sur les droits des ouvriers qui sont les seuls et véritables fabricants. »
Comme très souvent dans pareil cas, les lecteurs vont prendre leurs plumes et s’exprimer sur le sujet. C’est un professeur de grammaire qui poursuit l’analyse : « Dans votre numéro du 10 mars, à la suite de votre ingénieuse application d’un article emprunté au Courrier de Lyon, vous avez dans une note, fait comprendre l’importance que l’on doit attacher à la signification d’un mot ; mais quelque explicite que soit votre raisonnement, je le crois trop succinct pour suffire à faire comprendre d’une manière concluante ce qu’on doit entendre par le mot de fabricant. Considérant ce mot sous le rapport de la spécialité, vous dites que le négociant, que l’on qualifie de fabricant, ne fabrique rien et qu’on ne peut appeler de ce nom que celui qui fabrique. Vous avez parfaitement raison. » Après avoir donné sa caution de professeur de grammaire, le lecteur développe le propos : « Pour envisager la juste appréciation du mot « fabricant », il faut poser la question en dehors de toute spécialité, soit locale, soit individuelle. Ainsi pour prouver si cette dénomination de fabricant est exacte dans l’application qu’on en fait, j’établirai, m’appuyant sur les principes de la syntaxe grammaticale et la syntaxe logique, quelques observations qui en seront la conséquence. Quelque soit un mot de la langue française, sa signification ne peut être envisagée que sous deux rapports. Sous celui d’un sens littéral et sous celui d’un sens générique. Or qu’est le mot fabricant sous le premier rapport ? Un participe actif, exprimant une action ayant un régime, en cela il n’a point de rapport avec les « personnes », ne signifiant qu’une action purement passive ou bien un adjectif verbal. En ce cas il ne serait relatif à aucune profession particulière. Sous ce rapport, l’appellation des négociants par ce nom est on ne peut plus inexacte. On ne peut donc l’envisager que sous sa signification générique et cela dans une acceptation tacite, accidentelle ou de convention, et alors ce mot dont l’origine (en ce sens) ne remonte pas à une cinquantaine d’années, n’a jamais été employé dans aucun écrit relatif au commerce, pour désigner un négociant qui fait fabriquer et la dénomination d’usage était « marchand d’étoffes, etc. », ou si l’individu possédait des fabriques, on disait « marchand et maître en fabriques », etc. » Ce texte assez difficile prouve une fois encore la capacité intellectuelle des lecteurs de l’Echo de la Fabrique et renseigne sur l’esprit qui préside à la rédaction. Toujours aller au plus profond de la réflexion, s’appuyer sur l’analyse de spécialistes, ne rien négliger de l’apport scientifique. C’est une constante quelque soit les sujets abordés d’octobre 1831 à mai 1834.
Le concours, lui, ne va pas fort. On attend toujours le résultat de la délibération de la commission. Un article parait le 31 mars 1833 intitulé « Leçon grammaticale ». Il s’agit là d’évoquer les distinctions sociales à travers les termes comme « monsieur », « le nommé » ou « le citoyen ». L’entame est volontairement provocatrice : « Que vous êtes sots vous autres qui croyez que 1789 et 1830 ont aboli les distinctions sociales dont la vanité des hommes est si avide ; détrompez-vous, elle n’ont fait que changer de nom, elles existent aujourd’hui tout aussi vivaces que dans les temps féodaux les plus reculés. » Après avoir disserté sur les emplois de messieurs, de monsieur, de citoyen, le nommé ou encore « un certain… », le rédacteur de l’article nous livre un exemple : « Un de ces jours derniers, trois personnes étaient dans la cour de l’Hôtel de Ville de Lyon, un fonctionnaire public appelé Voron, un voyageur indigent appelé Cohen et un antiquaire appelé Prost. Eh bien ! Le premier doit s’appeler Monsieur Voron, le second le nommé Cohen, le troisième le citoyen Prost. Cela est facile à comprendre. Pourrait-on dire : le citoyen Voron ? Non, il s’en fâcherait tout comme si l’on disait : le nommé Voron, et dès lors il faut dire : Monsieur Voron ; c’est clair cela. Une querelle s’engage entre les deux premiers. Le nommé Cohen est, dit-on, malhonnête envers monsieur Voron, et dès lors, conformément aux us et coutumes des temps féodaux, le Monsieur emploie avec justice contre le nommé, pour le faire taire, les moyens coercitifs que les nobles employaient jadis contre les roturiers, serf et vilains (mots tout à fait synonymes). Le citoyen Prost intervient, il prend fait et cause pour le nommé et il va dénoncer à un magistrat supérieur les moyens coercitifs employés par son subordonné. Mais le magistrat supérieur ne voit là aucun grief et nous sommes de son avis. Les nommés ne doivent parler que chapeau bas et sans répliquer aux messieurs, à moins toutefois que les citoyens ne s’en mêlent activement, auquel cas la partie pourrait bien ne plus être égale pour les messieurs, à moins encore qu’il ne prenne fantaisie aux nommés de repousser les moyens coercitifs des messieurs, par d’autres, semblable. Honneur à Monsieur Voron, grâce à lui une question importante va s’agiter, celle de savoir : Si les moyens coercitifs sont permis aux messieurs contre les nommés. »
On le voit l’Echo de la Fabrique n’hésite pas à partir de faits réels de souligner l’importance des mots et bien entendu l’injustice de l’acte commis. A la suite de l’article le journal, afin d’être le plus complet possible, va relater l’incident :
« Il y a quelques jours un voyageur indigent se présenta au bureau des passeports. Il réclamait au chef de ce bureau, M. Voron, des secours pour continuer sa route. Il éprouva un refus que nous voulons croire être légal, ce qui ne prouverait pas qu’il fût juste ; peut-être fut-il alors malhonnête et importun, mais c’est bien la misère qui a le droit d’être malhonnête et importune si ce droit existe ; la malhonnêteté et l’importunité sont d’ailleurs en général des vices d’éducation, et sous ce rapport encore la misère est excusable. M. Voron s’emporta et s’oublia jusqu’à frapper ce malheureux. M. Prost, qui passait, épousa la querelle de cet homme indigent ; il paraît même qu’il alla se plaindre au commissaire central de police de la conduite de ce chef de bureau, et qu’il n’obtint pas de réponse satisfaisante ; cet honorable citoyen a livré à la publicité, par une lettre insérée au Précurseur (22 mars, n° 1939), la conduite de M. Voron. Ce dernier y a répondu par une lettre assez étrange, également insérée dans le Précurseur (23 mars, n°1940), et qui commence par ces mots : Le nommé Cohen, etc. On y trouve l’aveu de l’emploi d’un moyen coercitif pour le faire taire, etc., et les expressions de un homme, le sieur, en parlant de M. Prost. »
Enfin, le 7 avril 1833, parait un article signé par Marius Chataing :
« CONCOURS
Ouvert sur l’adoption d’un terme générique, pour désigner la classe des ouvriers en soie d’une manière complète, simple et euphonique.
Rapport fait le 7 janvier 1833, à la commission du concours, par M. Marius Chastaing, rédacteur en chef de l’Echo de la Fabrique.
Messieurs, dans un précédent rapport fait le 16 octobre dernier à la commission de surveillance du journal, et qui vient de passer sous vos yeux, après avoir fait sentir l’utilité du concours qui nous occupe, j’ai dressé le tableau des concurrents et des mots proposés par eux. Le nombre des concurrents était de 25. Celui des mots proposés de 41. J’ai appelé spécialement l’attention sur les mots tisseur, soierinier, soieriniste et séritisseur. J’ai exprimé le regret que le mot polymithe fût peut-être trop recherché pour être adopté et j’ai proposé la nomination d’une commission spéciale, en même temps que l’impression de quelques lettres utiles pour initier le public aux motifs de la décision à intervenir.
Il a été fait droit à ces demandes, vous avez été nommés commissaires, et c’est à vous, Messieurs, que j’ai l’honneur de soumettre un rapport définitif ; je vous remets à l’appui les divers numéros dans lesquels sont insérés les documents qui y sont relatifs**.
Le concours était expiré le 15 octobre ; devait-on, après ce délai, refuser les retardataires ? Dans l’intérêt de la science, le gérant n’a pas cru devoir le faire, et je ne pense pas qu’on puisse lui en faire un reproche, par l’inscription à fur et mesure de réception, les droits des concurrents ont été conservés ; c’est là, il me semble, tout ce qu’ils peuvent raisonnablement prétendre. Je ne crois pas avoir besoin de développer davantage ma pensée.
Beaucoup de concurrents nouveaux se sont présentés, en voici le tableau dressé de manière à faire suite au précédent.
Depuis cette époque, 4 janvier, aucun concurrent ne s’est présenté. Pour entretenir l’émulation, le gérant a fait insérer dans le journal plusieurs avis et les lettres de quelques-uns de ceux qui ont bien voulu répondre à l’appel fait par l’Echo. Les lettres de ces messieurs passeront sous vos yeux ; vous aurez à les apprécier, et à prendre une détermination qui est attendue avec impatience. Je vous proposerai néanmoins de convoquer auparavant les concurrents à l’effet de donner leurs dernières observations en faveur des mots qu’ils proposent. J’attendrai jusque-là pour vous soumettre les observations que je croirai utiles pour parvenir à la solution de la question délicate actuellement soulevée dans l’intérêt moral de la classe laborieuse qui a tant à faire pour arriver à son émancipation complète.
Nota. Ensuite de ce rapport, MM. les concurrents ont été convoqués pour le 14 janvier. Nous rendrons compte de cette séance et de la décision dans un prochain numéro. »Il n’y aura pas d’autre article. Le temps écoulé entre la date de la lecture du rapport et la publication de l’article est assez pour que l’on puisse se poser des questions sur l’intérêt réel du concours pour la rédaction. Il est vrai que l’Echo va devoir faire face à son premier procès et il est possible qu’existent déjà les tensions entre Marius Chastaing, partisan d’une politisation du journal et de son élargissement à l’ensemble des prolétaires, et les journalistes « mutuellistes ». Tensions qui conduiront à un changement à la tête de l’Echo en août 1833. Chastaing créera l’Echo des Travailleurs. Toujours est-il que l’on peut constater que le mot de canut a triomphé de tous les autres mots proposés. Dans l’Echo de la Fabrique on trouve des poèmes, des nouvelles faisant directement référence aux canuts, certains lecteurs n’hésitent pas à signer « un canut » et même « un canut républicain ». Ce n’est pas la majorité. On signe souvent les lettres d’un : « mutuelliste », « compagnon ferrandinier », « chef d’atelier », « industriel », « un prolétaire » « fabricant ». Bref, le mot de canut n’est pas omniprésent mais il est présent. L’anecdote qu’a conté Georges Mattelon et qui a été repris largement reprise, anecdote au cours de laquelle il se rabrouer par les anciens pour avoir dit « bonjour, les canuts ! » peut s’expliquer. Nous sommes loin de l’époque de l’Echo de la Fabrique. Nous sommes au XXème siècle. Les tisseurs sur soie sont peu nombreux par rapport aux années 1830, les analyses marxistes, socialistes, anarchistes des événements ont été faites, la chanson de Bruant est devenue symbolique. L’état d’esprit des tisseurs sur soie a changé et ceux qui oeuvrent encore à la manière des maîtres du XVIIIème et XIXème siècle ne tiennent certainement pas à être assimilés à ces canuts qui à ce moment là, deviennent un symbole de la révolte contre le système capitaliste et fêtés par les révolutionnaires et ouvriers du monde entier. Eloignant l’image symbolique du tisseur en lutte, dénommé canut, ils préfèrent celui de maître tisseur, ils préfèrent l’héritage du savoir-faire d’excellence. Georges Mattelon comme l’ensemble de la majorité des Lyonnais préfèrera venter l’extraordinaire dextérité des tisseurs sur soie que d’évoquer leur rôle dans l’histoire ouvrière. Il ne s’agit pas de lui reprocher, c’est un simple constat. Lyon est d’ailleurs sur les mêmes positions. Les rues qui évoquent la soie, décision d’Edouard Herriot, ne rendent hommage qu’aux dessinateurs et mécaniciens, aucune trace, excepté les plaques évoquant, sans trop de souci de vérité historique, les révoltes de 1831, 1834 et les Voraces. Paradoxalement le chant des canuts est lui est honoré par la sculpture de Georges Salendre qui porte son nom. Le nom d’un boulevard dans le 4ème arrondissement de Lyon est l’exemple type du « malaise » des décideurs. Sur une plaque cette mention : « boulevard des canuts 1831-1834. Soit il est dédié aux tisseurs et les dates sont évidemment fausses, soit il évoque les révoltes et…. il faut le spécifier.

*L'Echo de la Fabrique est le journal des canuts créé en octobre 1831.