samedi 27 décembre 2008

Novembre des Canuts

Le 22 et 23 novembre 2008 a eu lieu une manifestation commémorant la révolte des Canuts de 1831. Un numéro 0 qui a confirmé ce que nous ressentions au moment de la mise en route de ce projet. Cette période de l’histoire des tisseurs de soie passionne. La conférence de Ludovic Frobert, les extraits de la pièce de théâtre Eloge des Canuts ont été suivis par une centaine de personnes. Dimanche matin plus de 80 personnes ont effectué le trajet sur les pas des Canuts ponctué d’interventions de la compagnie du Chien Jaune. L’après-midi un public nombreux, entre 80 et 100 participants, a pris part au débat de haute tenue sur les publications syndicales et écouté l’association Musicale Populaire de Lyon. Ajoutons les visiteurs de l’exposition que nous n’avons pas comptabilisés.
Un succès et un encouragement qui nous obligent à préparer dès maintenant l’édition 2009 du Novembre des Canuts. Les bases de cette manifestation ont été affirmées les 22 et 23 novembre. Nous les rappelons : L’épine dorsale est l’Echo de la Fabrique, le programme doit être à la fois culturel, ludique, informatif, historique et montrer le lien qui existe entre les combats, réflexions, suggestions et analyses des Canuts des années 1830 et ceux d’aujourd’hui. Ce projet porté conjointement par la Compagnie du Chien Jaune et Robert Luc, ne saurait déroger à ces fondements. Par contre, dans ce cadre, toutes les idées, toutes les compétences, les disponibilités sont les bienvenues. C’est pourquoi nous lançons la première réunion de ce collectif dès ce mois de décembre.
Toutes les personnes intéressées par cette manifestation et voulant être tenues au courant de sa préparation peuvent prendre contact avec :
Compagnie du Chien Jaune
7 rue Justin Godart 69004 Lyon
Tél : 04 72 00 84 63
Cie.chienjaune@free.fr
Robert Luc
34 rue Henry Gorjus 69004 Lyon
Tél : 04 78 27 11 51
anne.weyer@neuf.fr

Le Tarif et les canuts

On sait que la revendication, l’établissement d’un tarif écrit et augmenté, a été à l’origine de la révolte de novembre 1831. On sait également qu’elle n’a pas été satisfaite. Cette revendication a-elle complètement disparu ? Non si l’on s’en réfère à ce texte :
Extrait du livre de J-S Lapierre et Emile Leroudier « Historique de la Fabrique Lyonnaise de Soieries » édité par « La Soierie de Lyon » publications Pierre Argence, 285 avenue Jean-Jaurès Lyon (pas de date d’imprimerie mais l’on peut considérer que cet ouvrage paru autour de 1924, dernière date citée dans l’ouvrage.) Emile Leroudier, adjoint au maire, véritable auteur de la Plaisante sagesse lyonnaise et vice président des Amis de Guignol, est mort en 1937.
« En 1864 le gouvernement impérial annule les lois du 16 février 1791 supprimant les jurandes et corporations, et celle du 14 juin de la même année interdisant les coalitions professionnelles. Ils autorisent les chefs d’ateliers et les ouvriers à se concerter pour discuter de leurs intérêts sous la condition qu’ils n’exerceront ni violences ni menaces portant atteinte au libre exercice de l’industrie et du travail. Ceux-ci en profitent immédiatement pour établir eux-mêmes un nouveau tarif car depuis 1831 ils sont retombés presque entièrement sous le pitoyable régime du marchandage. »

Les Canuts et Jacquard

Le 28 septembre 1834, Marius Chastaing, dans le numéro 2 de la Tribune Prolétaire, écrit :

"JACQUARD.
Il ne fut pas savant, mais il eut du Génie. Le propre du Génie est de planer au-dessus des Sciences ; car il est une inspiration providentielle, une mission d’en haut.
M. GROGNIER, Disc. Funéraire.
Joseph-Marie JACQUARD est mort à Oullins le 7 août dernier à 1 heure du matin, il était né à Lyon le 7 juillet 1752. Son père Jean-Charles Jacquard était maître ouvrier en étoffes, d’or, d’argent et de soie ; sa mère Antoinette Rive Antoinette, liseuse de dessins ; son aïeul fut Isaac-Charles Jacquard, habitant et tailleur de pierre de Couzon. Jacquard fut d’abord apprenti relieur ; mais son goût l’entraîna bientôt vers la mécanique appliquée au tissage de la soie, il fut loin de retirer de ses premiers essais la gloire qui, plus tard, l’a récompensé de ses nobles travaux. Des tracasseries sans nombre furent son partage. Nous aurions voulu les taire pour l’honneur de l’humanité ; mais nous devons au contraire les rappeler pour soutenir le génie chancelant prêt à se rebuter et lui montrer que la consécration de ses efforts se trouve infailliblement dans la persévérance. La vie de Jacquard n’a rien de remarquable ; proscrit à la suite du siège de Lyon, en 1793, sa maison fut livrée aux flammes ; mais il échappa au danger par le dévouement de son fils qui l’appela auprès de lui et le plaça dans les rangs des défenseurs de la patrie. Peu de temps après, le fils de Jacquard expira entre les bras de son père, de la mort d’un soldat, sur le champ de bataille combattant l’ennemi. Jacquard revint à Lyon, lorsque la tourmente révolutionnaire fut apaisée, et se livra à ses occupations favorites. Sa vie fut simple, pénible et laborieuse, elle fut celle d’un citoyen vraiment patriote dans l’acception la plus étendue ; moins patriote, Jacquard eut écouté les offres séduisantes de 1’étranger ; elle fut celle d’un ouvrier, d’un prolétaire. Nous l’avons dit, Jacquard éprouve de nombreuses contrariétés avant de parvenir à faire adopter la machine ingénieuse qui porte son nom. Un homme moins profondément pénétré de son idée y aurait renoncé, il ne se rebuta pas et bientôt Napoléon devint son protecteur ; le grand homme savait porter un coup d’œil rémunérateur sur toutes les parties de son vaste empire. La machine Jacquard fut adoptée universellement ; de cette époque date une ère nouvelle pour l’industrie.
Aussi modeste et patriote dans la bonne fortune que dans la mauvaise, Jacquard ne crut pas que l’or devait seul payer les travaux du génie. La décoration de la Légion d’honneur qui alors méritait vraiment ce nom, une simple pension furent les seules récompenses matérielles qu’il obtint et il en fut satisfait ; sans doute il n’ignorait pas qu’une autre lui était acquise bien plus belle, car elle survit à l’homme. Cette récompense, c’est un nom immortel. Le nom de Jacquard ne périra pas.
Ce n’est pas seulement dans les fastes de l’industrie que le nom de Jacquard sera répété d’âge en âge, mais aussi dans ceux des bienfaiteurs de l’humanité. Si cette race d’hommes étiolée, souffrante et rachitique, ayant des mœurs, une physionomie, un langage à part, race destinée à la privation des jouissances de la vie, dévouée au supplice de la mort lente des hôpitaux, si cette race a disparu, c’est à Jacquard que nous le devons, hâtons-nous de le proclamer. C’est à la suppression des machines que la fabrique employait avant la découverte de Jacquard, qu’il faut attribuer, l’amélioration physique que les ennemis mêmes de la classe ouvrière reconnaissent avec un secret dépit ; car ils n’ignorent pas que de cette amélioration physique est née une amélioration morale, et que de l’une et de l’autre combinées surgira L’EMANCIPATION.
Notre récit a été simple comme la vie de Jacquard. Ici notre tâche devient pénible, il nous faut raconter ses derniers moments. Consolons-nous, Jacquard a dû payer le tribut que l’humanité doit à la nature. Il s’est éteint à 82 ans, sans avoir ressenti les infirmités compagnes trop ordinaires de la vieillesse. Un cortège nombreux qui l’aurait été bien davantage, si le temps eut permis d’avertir les Lyonnais, a suivi, à sa dernière demeure, l’homme du progrès, le citoyen utile. Des discours ont été prononcés sur sa tombe par M. BEZ, curé d’Oullins, M. PICHARD D. M. allié du défunt et M. GROGNIER, secrétaire de la société d’agriculture et arts utiles de Lyon, dont nous avons oublié de dire que Jacquard était membre. M. BONAND, négociant, a consenti, au nom de ses confrères, l’engagement de concourir à l’élévation d’un mausolée en l’honneur de cet industriel. Cette pensée est réalisée ; le conseil des prud’hommes a pris une initiative qui lui appartenait et a décidé, le 26 août, l’érection d’un monument funéraire. Espérons que les vœux des souscripteurs seront bientôt remplis.
Félicitons-nous des honneurs rendus à la mémoire de Jacquard, car ils rejaillissent sur la classe dont il faisait partie, nous y puisons d’ailleurs un haut enseignement moral. Jusqu’à ce jour la vanité bourgeoise, l’esprit de caste ou de coteries avaient fait le plus souvent les frais des apothéoses nécrologiques. Ici, c’est un homme du peuple auquel des hommes d’une classe réputée supérieure rendent dommage. Nous sommes heureux de voir accorder à ces hommes d’élite, en la personne de l’un d’eux, la distinction sociale, que l’envie, la morgue aristocratique, les passions haineuses et cupides leur disputent de leur vivant. Il est temps que l’artisan habile, l’ouvrier de mérite, dont les bras nerveux et les mains dures, soumis à l’action d’une intelligence supérieure, se sont épuisés à produire utilement et sans cesse, aient aussi, après leur mort, une voix qui redise leurs fatigues et leurs travaux. Cette tâche religieuse, c’est aux amis du peuple, aux prolétaires comme eux à s’efforcer de la remplir. Essuyons la noble sueur qui découle du front des travailleurs.
L’académie de Lyon vient de mettre au concours l’éloge de Jacquard. Nous l’espérons ce noble appel sera entendu et que notre estimable concitoyen trouvera un panégyriste digne de lui. L’histoire ingrate et peu conséquente a conservé la mémoire des dévastateurs du monde, des brigands célèbres ; elle a laissé dans un oubli coupable, irréligieux, la mémoire des citoyens utiles, des hommes de bien. Que cette abominable partialité cesse pour l’avenir. Il est plus glorieux de travailler dans sa sphère quelque obscure qu’elle soit au bien-être de ses frères, à l’avantage du genre humain, par le développement des sciences et arts, par les travaux du génie, par la pratique des vertus, que d’ensanglanter la terre, d’égorger les hommes et d’incendier les villes.
Jacquard doit être immortel !!!"

mercredi 28 mai 2008

Contribution pour connaître le véritable esprit des canuts des années 1830

Les canuts oeuvrent dans une industrie de produits de luxe. Pourtant cela ne les empêche pas de porter un regard critique sur les manifestations qui promeuvent ces articles comme l’exposition de 1834. Ils le font à leur manière en reprenant un article paru dans le journal « Peuple Souverain », journal républicain, afin de le faire connaître aux lecteurs de l'Echo de la Fabrique.
LES EXPOSITIONS DES PRODUITS DE L’INDUSTRIE.
Tous les journaux ont annoncé une exposition des produits de l’industrie française, fixée au mois d’avril prochain. Nous pensons que notre ville, qui compte peu de rivales en industrie, ne sera pas la dernière à répondre à cet appel.
Le peuple y gagnera-t-il quelque chose ? L’expérience que l’on a tirée des expositions passées, ne nous en laisse guère l’espoir. A cet égard nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux les réflexions suivantes que nous empruntons au Peuple Souverain :
« Il faudrait un volume pour énumérer toutes les vanités que soulèvent ces sortes d’expositions et le peu de résultats qu’elles procurent.
« Nous n’avons presque jamais vu aucun de ces intéressants producteurs des objets les plus nécessaires au peuple, obtenir des médailles ou des encouragements, la faveur en dispose d’ordinaire, veut-on savoir pourquoi ?
Parce que l’industriel, qui cherche moins encore à éblouir les yeux et à favoriser le luxe qu’à vêtir commodément, chaudement ou économiquement la classe la plus nombreuse des consommateurs, ne se hasarde pas à envoyer à l’exposition un échantillon de ses draps ou de ses tissus de coton, peu apparents, mais de bonne qualité et à bon marché, bien persuadé qu’il est que rien dans ses produits ne flattant les yeux, on n’ira pas s’enquérir si, par des procédés plus ingénieux ou par une plus grande économie, il est parvenu à produire le même objet à 10, 15 ou 20 p. % de moins.
Mais qu’un célèbre fabricant ait exposé un riche tissu de cachemire, une belle mousseline blanche ou peinte, ou une superbe étoffe de soie brochée d’or et d’argent, oh ! Alors, chacun d’admirer ; et sans qu’on daigne s’informer de l’utilité de ces produits et de la quantité qu’on en peut consommer, le fabricant est sûr d’obtenir des médailles, des encouragements, l’honneur même d’être complimenté par sa majesté, et la décoration par-dessus le marché.
Combien de temps encore aurons-nous à signaler ces funestes erreurs, et quand verrons-nous la véritable richesse reconnue où elle est, et non dans ces brillants colifichets qui servent tout au plus à parer quelques opulentes héritières, et dont la consommation annuelle égale à peine celle d’un jour de nos plus modestes tissus ?
Que l’on ne croie pas pour cela que nous n’ajoutons aucun prix aux brillants produits dont quelques fabricans distingués ont enrichi notre industrie ! Loin de là, nous estimons que tous ceux qui peuvent trouver un placement qui dédommage des frais de production, créent toujours une nouvelle source de richesse profitable au reste de la nation.
Mais ce dont nous nous plaignons, c’est que pour être bien vue à l’exposition, il faille que la fabrication emprunte des habits du dimanche et l’appareil des fêtes ; ce que nous regrettons, c’est la fausse direction qu’une routine ignorante et vaniteuse imprime à l’industrie française, nous désirerions au contraire que cette faveur, si elle est inévitable, fût accordée aux produits les plus simples, à ceux dont la consommation est la plus générale, afin de stimuler le zèle des producteurs à les améliorer, tant pour la qualité que pour la réduction des prix.
Si au lieu de ces étalages de luxe, on encourageait une grande exposition européenne où les produits les plus communs de nos voisins viendraient se ranger à côté des nôtres, un tel acte serait vraiment grand et utile. Le consommateur, ayant plus d’objets de comparaison, en deviendrait plus difficile ; le producteur, dont l’intérêt est de toujours tenter de multiplier ses débouchés, voyant les obstacles qu’il a à surmonter, s’efforcerait d’égaler ses rivaux ; et la nation gagnerait en richesses tout ce que les progrès de l’art et du temps auraient ajouté de perfectionnement à l’industrie.
Mais, qu’on ne s’y trompe point, ce n’est pas sur les produits d’un haut prix que le gouvernement doit porter sa plus vive sollicitude. Sans doute il est bon que nos filateurs de laine et de coton essaient de filer les numéros les plus élevés ; mais si l’on songe à la petite quantité qui s’en consomme par rapport à ceux qui servent à tisser les calicots et les draps ordinaires, on verra quels sont ceux qui méritent le plus d’intérêt.
Il serait bien plus agréable à la nation d’apprendre qu’un manufacturier de l’Alsace est parvenu à tisser un calicot ordinaire à dix pour cent meilleur marché, que de savoir si l’on a fait avec nos fils une de ces percales dont la finesse étonne l’œil.
Il vaudrait mieux donner aux fabricans de Rouen les moyens de soutenir la concurrence de la Suisse, qui, sans aucune prime d’exportation, offre ses tissus à 10 et 15 pour 100 au-dessous de ceux de cette fabrique.
Il serait mieux aussi de procurer aux fabriques de St Etienne les moyens de produire aux prix d’Eberfeld les nombreux articles de quincaillerie commune qui sont d’un usage journalier, que d’encourager la production de ces brillantes superfluités, appelées métaphoriquement nécessaires, qui ne sont à la portée que de quelques puissants du siècle.
Le pouvoir, en France, a toujours eu la manie des représentations théâtrales, des écoles spéciales, des administrations dispendieuses ; et, de tous ces premiers frais prélevés sur le nécessaire des contribuables, il résulte que notre industrie est encore, à quelques égards, dans l’enfance, que nous avons à peine une marine militaire suffisante, que notre marine marchande décroît chaque jour au lieu d’augmenter, et que nos routes sont à peu près les plus mal entretenues de l’Europe civilisée. L’Angleterre, qui n’a ni école navale, ni école polytechnique, ni école de commerce, ni direction générale des ponts et chaussées, possède en revanche la première marine, les plus nombreux canaux, les plus beaux chemins de fer et les routes les plus parfaites du monde. Quelques bonnes lois et la protection bienveillante d’un gouvernement partout présent et partout respecté, ont donné au commerce et à l’industrie manufacturière de la Grande-Bretagne le quasi-monopole du monde. En France, on sacrifie tout à la décoration, de l’autre côté de la Manche, on ramène tout à un but d’utilité pratique. Nous savons broder admirablement les manchettes à l’usage de quelques centaines de courtisans ; l’Anglais vend des chemises et des jupes aux trois-quarts de l’humanité.
Une exposition européenne aiderait beaucoup à corriger nos industriels de ces manies ruineuses de petits-maîtres. L’idée en a été émise il y a déjà quelques années ; espérons qu’elle se réalisera à l’ombre des pacifiques loisirs que nous a faits le juste-milieu. L’intérêt de la civilisation la recommande, et les amis éclairés de l’industrie française doivent l’appuyer de tous leurs vœux. »
(Peuple Souverain.)

lundi 12 mai 2008

Les conférences

Pour les associations, institutions, collectivités etc je propose des conférences débats sur la Croix-Rousse et l'histoire des canuts. Quelques thèmes possibles :
- L'histoire de la Croix-Rousse
- Le Gros Caillou et les remparts de la Croix-Rousse
- La révolte de novembre 1831
- La révolte de 1834
- L'histoire du premier journal ouvrier L'Echo de la Fabrique
- L'Echo de la Fabrique et le Conseil des Prud'hommes
- L'Echo de la Fabrique et l'enseignement
- L'Echo de la Fabrique et le droit d'association
- L'Echo de la Fabrique et la condition des femmes
- L'Echo de la Fabrique et la liberté de la Presse
- L'Echo de la Fabrique et la sante
- L'Echo de la Fabrique et les Saint-Simoniens
- L'Echo de la Fabrique et les Fouriéristes
- Les Voraces et la révolution de 1848
- Le compagnonnage et les canuts etc...

Sur Lyon et les communes contiguës : Tarif : 100 €
Hors Lyon : 100 € plus frais de voyage

samedi 19 avril 2008

Avril 1833 annonce les futures organisations ouvrières

Dans cet extraordinaire laboratoire social qu’est l’Echo de la Fabrique, quelques articles parus en avril 1833 retiennent l’attention. Ils annoncent un tournant important dans la prise de conscience ouvrière de la nécessité de dépasser les clivages corporatistes pour aboutir à une solidarité prolétarienne. Cette étape essentielle dans l’histoire des travailleurs est d’autant plus forte, plus symbolique qu’elle est franchie à l’occasion du conflit des ouvriers tailleurs de pierre. Or le compagnonnage qui était le mode d’organisation et de défense des ouvriers, est né des tailleurs de pierre. Il y a là une véritable rupture avec les pratiques historiques des travailleurs manuels. Nous reviendrons prochainement sur l’histoire du compagnonnage avec ses aspects positifs et négatifs mais en attendant quelques textes d’avril 1833 permettant de comprendre ce qui est en train de naître à Lyon.

L’Echo de la Fabrique du 7 avril 1833 réagit vivement quand il apprend que 3 ouvriers tailleurs de pierre sont arrêtés pour le délit de coalition.

"Les ouvriers tailleurs de pierre ont fait, il y a près d’un mois, des conventions avec les maîtres tailleurs de pierre : un tarif a été librement arrêté entre eux tous. Quelque temps après un sieur Rivière, signataire des conventions, n’a plus voulu s’y soumettre ; ses ouvriers ont quitté son chantier et ont cherché ailleurs un travail mieux rétribué. Rivière a porté plainte, et les sieurs Châtelet, Morateur et Breysse ont été arrêtés comme coupables de coalition et coupables en outre d’avoir fait cesser le travail dans le chantier de Rivière. Ces trois pères de famille ont paru devant le tribunal correctionnel après huit jours de détention. Le tribunal les a acquittés et n’a pas même cru devoir entendre leur défenseur, Me Chanay. Ils pensaient être mis en liberté, mais le procureur du roi a interjeté appel, et des hommes qui sont nécessaires à leur famille, sont ainsi détenus préventivement parce que tel est le bon plaisir de M. Chegaray. Il a, nous le savons, usé de son droit, mais le vice de nos lois ne devrait-il pas être amendé par la sagesse de nos magistrats. Quel danger y a-t-il pour la société dans la mise en liberté d’hommes qui, s’ils étaient coupables, n’auraient à craindre qu’une condamnation à quelques jours de prison. Pourquoi cette punition préventive, sans utilité pour la société, sans compensation pour les malheureux qui y sont soumis."

Le journal des canuts rappelle qu’en octobre 1831, pour le même délit, les ouvriers en soie n’avaient pas été poursuivis et encore moins soumis à une arrestation préventive :

"Allons plus loin : les ouvriers tailleurs de pierre ne sont ni plus ni moins coupables que les ouvriers en soie, que les ouvriers tullistes. Les circonstances sont identiques. D’où vient qu’on emploie une manière de procéder différente ? Les ouvriers en soie, les ouvriers tullistes n’ont pas été soumis à une arrestation préventive ; les premiers n’ont pas même été poursuivis. La justice cependant ne doit pas avoir deux poids et deux mesures. Voudrait-on laisser croire que les ouvriers en soie n’ont dû leur liberté qu’à la crainte que leur nombre inspirait, et non à la justice de leur cause, à la sympathie du pouvoir pour la classe prolétaire ? De deux choses l’une, ou M. Varenard ne fit pas son devoir en octobre 1831, ou M. Chegaray fait plus que le sien en mars 1833."

Puis l’Echo de Fabrique précise son rôle :

«Les ouvriers tailleurs de pierre trouveront dans l’Echo de la Fabrique un appui naturel à leur cause ; car nous nous empressons de leur l’offrir ; car nous ne voulons pas qu’on oublie que l’Echo de la Fabrique, quoique journal d’une industrie spéciale, est aussi celui de la classe laborieuse tout entière ; il est la tribune du prolétariat. Toutes les industries sont solidaires pour la répression des abus, des privilèges, pour l’adoption de ce principe sacré qui fait la base du droit des hommes salariés Vivre en travaillant."

Enfin les tailleurs de pierre vont écrire au journal ce texte fondamental. L’Echo l’accompagne d’une présentation intéressante sur l’esprit qui anime les journalistes.

"Nous publions sans commentaire l’adresse suivante des ouvriers tailleurs de pierre aux ouvriers en soie, car nos paroles seraient trop au-dessous des sentiments que sa lecture fait naître.
Nous remercions, en ce qui nous concerne, les ouvriers tailleurs de pierre du souvenir honorable qu’ils veulent bien nous accorder. Il nous est doux de recevoir au milieu du combat et avant la victoire, le salaire de nos faibles mais consciencieux travaux.
Nous avons encore beaucoup à faire pour être dignes de cette récompense ; nous le ferons. Nous puiserons de nouvelles forces dans ce témoignage de la sympathie de nos concitoyens. Forts de cet appui que nous trouvons dans l’opinion publique, nous continuerons, sans craindre les entraves que les ennemis de la cause sacrée à laquelle nous avons voué notre existence, pourraient nous susciter, nous continuerons à marcher d’un pas ferme vers le but que nous nous sommes proposé : l’émancipation physique et morale de la classe prolétaire. Dieu et la liberté nous soient en aide. God and liberty (Voltaire à Franklin).
Aux ouvriers en soie.Nous nous empressons de vous manifester notre reconnaissance pour la généreuse sympathie que vous avez témoignée pour nos frères détenus : le journal qui s’est spécialement consacré à la défense de vos intérêts, s’est hâté de nous offrir son appui ; nous sommes heureux et fiers de cette bienveillance. Le temps n’est plus où nos industries se poursuivaient d’injures et de violences mutuelles ; nous avons enfin reconnu que nos intérêts sont les mêmes, que loin de nous haïr, nous devons nous aider, et qu’un esprit de confraternité doit nous unir tous. De tant de faisceaux séparés ne formons qu’un seul faisceau : les travailleurs ne peuvent améliorer leur sort que par une association toute fraternelle ; puisse votre exemple amener enfin l’oubli de toute funeste rivalité ; puissent toutes les professions se donner la main ! A vous appartiendra l’honneur d’un aussi noble résultat.
Recevez en particulier, M. le rédacteur, l’expression de notre gratitude pour vos généreux et constants efforts en faveur de la cause sainte de l’émancipation des prolétaires.
Pour nos frères, les tailleurs de pierre :
Signés : Savigny, Doyen, Tissier cadet, Tissier aîné, Baron, Berger, Taboulat, Louis Aimard, Gentil, Respaux, Boiron, Cousin, Pain, Mouchard, Bourgeois, Bidault, Berset, Vallèle, Perrin, Sourd père, Sourd fils, Trouvet, Michelon, Guillermin, Pilloud, Escudié, Goujon, Hourlat, Goubre, Perruquet, Imbert, Aspet, Guillaume, Aubriaque, Uze, Carret, Peterre, Drevet, Perrin cadet, Deschamp, Lefroid, Chabout, Venture, Chatte, Faure, Chapotton, Constant, Constantin, Bellevêque, Durand, Barthès, Lizet fils, Marchand, Michelon, Berguirailles, etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc., etc."

jeudi 17 avril 2008

Poésie

En 1834 sort un ouvrage imprimé à Genève intitulé La Voix du Peuple. Un recueil de poésies signé par « Le citoyen D***, Prolétaire ». Il s’agit de T. Depassio, un chansonnier républicain. Or Depassio a séjourné à Lyon où il fut emprisonné quelque temps en 1831. Le livre que nous avons pu consulter comporte une dédicace manuscrite « au citoyen Marius Chastaing » qui fut le rédacteur en chef de l’Echo de la Fabrique. Une preuve supplémentaire sur l’importance des textes poétiques mis en chanson à l’époque. Textes qui étaient lus par les canuts. Ce poème engagé, dirions nous aujourd’hui, contribue pour moi, à montrer que l’on ne peut se contenter en évoquant cette période que de textes relatant la misère des ouvriers de l’époque. Ils sont en train de poser les fondements des organisations de travailleurs et les principes d’une République juste.

Le prolétaire :
L’autre jour un homme de bien
Au salon littéraire
Me dit : « Qu’est-ce donc qu’un vaurien
Qu’on nomme prolétaire ? »
Monsieur, soyez sans effroi,
Lui dis-je, et regardez-moi :
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle vaurien.

Ce gueux qui, né sur un grabat,
Souvent meurt à l’hospice ;
Ce gueux qui sans faire d’éclat,
Sans doute par malice,
Avant de voler son pain
Préfère mourir de pain :
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle un vaurien.

Cet effronté qui tour à tour
Sur la terre et sur l’onde ;
Barbare dont l’audace, un jour,
Civilisant le monde,
Fit vaisseaux, palais, salons,
Et n’habita que prison,
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle un vaurien.

Sa main qui bâtit vos maisons
Et perce les montagnes,
Sait couvrir de riches moissons
Vos fertiles campagnes.
Son bras, toujours agité,
Nourrit la société ;
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle un vaurien.

Ce brutal, cet écervelé,
Qui rit de la mitraille,
Et qui n’a jamais reculé
Sur le champ de bataille ;
Qui, du sort bravant les coups,
Se fait fusiller pour vous :
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle un vaurien.

Ce soldat qui, dans son chemin,
Vingt fois sauve la France ;
Qui de l’Europe, dans sa main,
Vingt ans tient la balance ;
Que l’on nomme au Panthéon,
Murat et Napoléon :
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle un vaurien.

Enfin celui qui de nos jours
A s’instruire s’applique,
Ce pillard vous disant toujours
Qu’il veut la république,
Entend, par la liberté,
Raison, justice, équité
Voilà le prolétaire,
Coquin qui ne possède rien ;
Voilà ce que sur terre
On appelle un vaurien.