mercredi 29 juin 2011

Le drapeau noir : des canuts de 1831 à l’anarchisme de 1883

Ce n’est véritablement qu’en 1883 que le drapeau noir deviendra le symbole du mouvement anarchiste remplaçant le drapeau rouge. Et c’est bien la révolte des Canuts des 21, 22 et 23 novembre 1831 qui conduit les anarchistes Lyonnais à publier le 12 août 1883 le Drapeau Noir, organe anarchiste, dont les bureaux et la rédaction sont au 26 de la rue Vauban. En première page un article qui porte en exergue « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », explique le choix de la couleur du drapeau.
« Ce n’est pas seulement pour jeter un nouveau défi à la société bourgeoise que nous avons donné à ce journal, destiné à continuer le combat soutenu par la Lutte, le titre de Drapeau Noir et que nous avons inscrit en tête de ses colonnes l’immortelle devise de nos frères les canuts. Nous avons voulu ainsi rendre plus vivant encore le souvenir de cette glorieuse insurrection ouvrière, la rappeler à ceux qui l’ont déjà oubliée et l’apprendre à ceux qui l’ont toujours ignorée ; nous avons voulu que la bourgeoisie soit d’ores et déjà bien avertie que le seul drapeau sous lequel nous puissions maintenant nous ranger est celui-là même que la misère et le désespoir faisait se dresser, au milieu des rues de la Croix-Rousse, le 21 novembre 1831 et que jusqu’au jour de la victoire prochaine, nous n’en aurons point d’autre. »

Un coiffeur croix-roussien en 1828

Le Précurseur, journal constitutionnel de Lyon et du Midi, fait paraître ce publireportage dan son numéro du 7 octobre 1828. On remarquera que ce coiffeur qui tient salon en plein quartier des négociants, ne manquera pas de faire du commerce d’habillement… Mais avec des articles venus de Paris !

« Le sieur Allongue, coiffeur, rue St-Polycarpe, n°5, a l’honneur de prévenir le public qu’il vient de joindre à son établissement un nouveau salon, à l’entresol, pour la coupe des cheveux et la coiffure.
Il espère que l’élégance et la propreté qui y règnent lui mériteront la confiance des personnes qui l’honoreront de leur présence.
Avantageusement connu pour la perfection des perruques, toupets, nattes, tours à monture, tours à bandeau, tours à élastiques, tours indéfrisables etc… il espère que les personnes qui lui feront des commandes n’auront qu’à se louer de ses nouveaux procédés.
On trouvera chez lui tous ce qu’on désirera pour la toilette, tel que :
Les dépôts d’huile de likaolak, pour faire croître les cheveux et les empêcher de blanchir
Des brosses mystérieuses, pour teindre les cheveux et favoris à l’instant même.
Des râpes minérales aimantées, pour détruire les cors et les durillons
Huiles et pommades de toutes odeurs etc
On y trouvera enfin, plusieurs articles de nouveauté dans le dernier goût, qu’il fait venir de Paris, tels que, etc
Foulards, cols, cols de chemises, cravates, sacs, ceintures etc Ainsi qu’un dépôt de gants de Paris et de Grenoble
On trouvera chez lui un dépôt de moutarde de Duvertpré de Paris. »

mardi 28 juin 2011

Les canuts solidaires de la garde nationale parisienne

En mars 1848 le journal l’Ami des Travailleurs fait état d’un geste de solidarité des canuts envers la garde nationale parisienne :

« Les soussignés, tisseurs de la Croix-Rousse, font faire un drapeau pour l’offrir à la brave garde nationale de Paris, qui a vaillamment défendu nos liberté, et qui a reconquis tous nos droits ; ils préviennent les vrais patriotes qu’une souscription est ouverte chez les citoyens :
Auzat, mécanicien, 3 rue du Mail
Morel, débitant, 12 Grande Place de la Croix-Rousse
Maréchal, cafetier, 1 rue des Fossés*
Bejux, débitant, place Saint Laurent**
Bordax, cafetier, 4 rue du Mail
Loubière, débitant, rue du Chapeau-Rouge***
Martinet, débitant, cours des Tapis****
Bonaret, débitant, cours des Tapis
Debarit, à l’entrée de la Croix-Rousse, marchand de vin
Murat, 9 rue du Commerce*****

AUZAT, MOREL, DESVIGNES fils »

*rue d’Austerlitz
**place Bellevue
***rue de Belfort
****avenue Cabias
*****rue Burdeau

lundi 27 juin 2011

Les obsèques du Commandant Arnaud

Le déroulement des obsèques nationales d'Arnaud relaté avec précision par le Petit Journal le 24 décembre 1870

« Dès 10 heures du matin, la foule commençait à envahir la rue Dumont d’Urville et les rues adjacentes, d’Ivry et de Sainte Rose.
La rue Dumont d’Urville est fort large et forme une espèce de place devant le numéro 2 où demeurait M. Arnaud. Le logement de la famille est au fond de la cour, au premier étage ; un garde national en faction se tient à la porte ; tout le monde est admis à visiter la chambre mortuaire.
C’est un grand atelier qui contient trois métier de tissage ; la pièce est claire, belle est très élevée ; à l’entrée est apposée la proclamation adressée par le général Baudesson de Richebourg à la garde nationale, lors de sa nomination au commandement de cette arme ; au milieu, un poêle ; au fond, un petit secrétaire couvert de volumes ; malgré le temps, qui est sombre, la lumière entre large et abondante dans la pièce et joue sur les soie de couleurs brillantes qui sont sur les métiers ; au fond, une porte entr’ouverte laisse voir le logement ; tout respire ici le travail, l’aisance, l’honnêteté.
A droite contre le mur, est placé le cercueil de chêne qui contient les restes du malheureux commandant.
Le cercueil est recouvert d’un simple drap blanc ; on a placé dessus le képi du défunt, une couronne d’immortelles et les insignes de grade qu’il occupait dans la loge des francs-maçons, dits les Lyonnais de la loyauté.
C’est madame Arnaud elle-même qui dépose et arrange ces insignes sur le cercueil de son mari.
On ouvre le cercueil pour placer sur la poitrine du défunt d’autres emblèmes de la franc-maçonnerie. La figure du commandant est martiale encore avec sa barbe noire, malgré la pâleur de la mort répandue sur ses traits ; on voit sur le nez la trace d’un coup de baïonnette.
Au pied du cercueil veille un garde national l’arme au bras ; le public entre et se découvre devant le cercueil ; les amis de la famille viennent serrer la main du frère de M. Arnaud qui les reçoit.
La scène est poignante, plutôt encore que lugubre ; la veuve, les sœurs du défunt sont là ; mais les enfants ne paraissent point.
Ils sont au nombre de trois : l’aîné à seize ans ; le second, un garçon de quatorze ans, est un des meilleurs élèves du lycée de Lyon ; le plus jeune à six ans. M. Arnaud était le cadet de la famille ; il était né le 29 mars 1831.
Cependant la foule au dehors continue à grossir ; elle a encombré tout l’espace devant la maison.
Arrivant successivement un nombre considérable d’officiers de tous rangs, de toutes les armes, troupes, mobiles, gardes nationaux, gendarmerie, pompiers dont les képis chamarrés et les casques tranchent au milieu de la mer de chapeaux, de casquettes et de bonnets de femmes.
Viennent ensuite les compagnons tisseurs de la « Ferrandine », avec de larges rubans de satin blanc.
Un détachement de hussards escortant les officiers supérieurs de la garnison et des officiers supérieurs de mobiles à cheval, se range en bataille devant la maison mortuaire.
La compagnie des gardes nationaux, dont le défunt était autrefois capitaine, les guidons et les tambours couverts d’un crêpe noir, se range également en ligne dans la rue.
En même temps, dans toutes les rues adjacentes, on voit poindre les tête de colonnes des bataillons de la garde nationale sans armes, qui veulent tous assister au cortège et donner un dernier hommage de sympathie au malheureux commandant tombé d’une façon si déplorable puis arrive un détachement de la cavalerie de la garde nationale etc.
Vers midi, le cortège officiel s’avance dans la rue d’Ivry et vient déboucher dans la rue Dumont d’Urville au milieu des cris de : Vive la République ! Vive Gambetta !
En tête du cortège, marche en effet le ministre de l’Intérieur et de la Guerre ; à la droite sont le préfet et le maire ; ils sont suivis de toutes les notabilités civiles, judiciaire et d’un nombre considérable d’officiers
Le cortège qui avance entre deux haies serrées de spectateurs s’arrête devant la maison mortuaire ; bientôt on descend le cercueil mortuaire couvert d’un drap noir et des insignes que nous avons citées plus haut ; il est descendu à bras par les compagnons de tissage. Le cortège se met en marche, précédé par la cavalerie qui se fraie péniblement un passage à travers la foule énorme agglomérée sur tout le parcours.
Le cortège a suivi le rue Dumenge, le boulevard de la Croix-Rousse jusqu’au fort Saint-Jean, le cours des Chartreux, la rue de l’Annonciade, la rue du Jardin des Plantes, la rue Terme, la rue d’Algérie, place des Terreaux, rue Lafond, place de la Comédie, rue Puits –Gaillot, port Saint Clair puis il a remonté à la Croix-Rousse par la grande rue des Feuillants, la place Croix-Pâquet, la montée Saint-Sébastien, et sait rendu au cimetière par le chemin de la Voûte.
Comme on le voit, le cortège expiatoire a suivi dans la première partie de son parcours, la route même sur laquelle les misérables avaient entraîné leur innocente victime ; et tous les assistants, le cœur serré regardaient tristement le lieu du supplice du commandant Arnaud.
Le cortège était composé de la manière suivante :
En tête un peloton de la cavalerie de la garde nationale
Les tambours voilés de deuil et les clairons entourés de crêpe
La compagnie des sapeurs pompiers
Un fort détachement des compagnies de la garde nationale
Le cercueil
Porté par des gardes nationaux qui se relevaient de distance en distance
Les cordons du poêle étaient tenus par des représentants de l’autorité et de la garde nationale qui alternativement rendaient honneur au défunt.
Le cercueil était suivi immédiatement par un très grand nombre d’officiers de la garde nationale
Puis venaient M. Gambetta, le bras ceint d’un crêpe, ayant à ses côtés M. Challemel-Lacour, préfet du Rhône et M. Hénon maire de Lyon
MM les adjoints Chépié, Chaverot, et Condamin
Le conseil municipal et les autorités civiles et judiciaires
M. le général Bressoles, commandant le division de Lyon, suivi d’un nombreux état-major et d’un nombre considérable d’officiers de toutes armes et de tous grades.
Les francs-maçons ayant à leur tête le grand maître.
Une foule énorme de gardes nationaux sans armes qui, sans être officiellement convoqués ont suivi le cortège.
Sur tout le parcours, des gardes nationaux en arme formaient une haie et maintenaient la foule des curieux qui assistaient émus à cette imposante manifestation.
Sur tout le parcours aussi des couronnes d’immortelles ont été déposées sur le cercueil du commandant Arnaud.
Le bataillon que commandait cet honnête citoyen a assisté au défilé, sur la place de la Croix-Rousse, sans arme. Tous les hommes avaient à la boutonnière, un bouquet d’immortelle en signe de deuil.
A quatre heures après-midi, le commandant Arnaud était inhumé dans le terrain concédé à sa famille, par la ville de Lyon, après avoir reçu sur sa tombe les adieux suprêmes de MM Challemel-Lacour, dont le discours a été très remarquable, Chépié au nom de la ville de Lyon et le général Baudesson au nom de la garde nationale.
Nous avons retenu les dernières phrases du discours de M. Chépié qui ont vivement impressionné l’auditoire ;
« Les cœurs sont soulevés, les consciences alarmées devant l’assassinat odieux d’un républicain honnête et convaincu.
Pour que pareil malheur ne se renouvelle pas, il faut que tous les citoyens se pénètrent des principes qui ont inspiré la vie entière de la victime : la liberté dans la justice.
Dès le début de la cérémonie, le drapeau noir av ait été hissé sur la façade de l’Hôtel de Ville et la grande cloche du b effroi à sonné le glas funèbre.
La ville de Lyon était véritablement en deuil d’un de ses enfants les plus dévoués. »

Les canuts contre les communautés-ateliers religieuses

Dans les années 1840 on voit se multiplier les ateliers religieux. Les canuts ne vont pas laisser faire et de nombreuses actions seront entreprises notamment auprès de M. de Bonald l’archevêque de Lyon qui d’ailleurs ne sera pas insensible à leurs arguments. Exemple les extraits d’un article de mars 1841 dans l’Echo des Ouvriers « journal des intérêts de la Fabrique et des chefs d’ateliers. »

« La pétition qui depuis si longtemps devait être présentée à M. de Bonald, pour obtenir de ce prélat l’abolition du travail des étoffes de soie dans les communautés religieuses, lui a été adressée jeudi 4 mars.
A 10 h du matin, la commission de 12 chefs d’atelier se rendit à l’archevêché et présenta la pétition. Après avoir interrogé les chefs d’atelier et s’être assuré, par le franchise de leurs réponses, que leurs intentions n’étaient que des intentions de paix et de concorde, qu’ils voulaient non pas l’abolition des maisons religieuses et des Providences en général, mais bien l’extinction seulement d’un monopole établi au détriment de leurs familles et de la Fabrique lyonnaise, M. de Bonald leur a promis appui et protection sans borne, ajoutant qu’il ferait tout ce qui dépendrait de lui pour assurer la prospérité des ouvriers de Lyon. Il les a assurés qu’à l’avenir, nulle permission émanant de son pouvoir spirituel ne serait donné pour l’établissement de nouvelles communautés-ateliers, communautés qui ne peuvent être considérées comme soumises à ses ordres que d’autant qu’elles appartiennent à un ordre quelconque et qu’il les pourvoit d’un aumônier. Il a également donné promesse de faire cesser le dévidage qui s’exploite également au détriment d’une multitude de femmes n’ayant que cela pour soutenir leur existence. Ces derniers jours il a d’ailleurs spécifié à une communauté nouvelle qu’elle n’aurait son accord qu’à la condition expresse et spéciale que cette communauté ne contiendrait non seulement aucun métier à tisser mais pas même une mécanique à dévider. »

dimanche 26 juin 2011

Une religieuse devant les Prud'hommes

Dans le 1er numéro du journal L’Echo des Ouvriers* du mois de septembre 1840 on peut lire ce compte-rendu d’une séance du conseil des Prud’hommes du mercredi 8 juillet présidé par M. Riboud.

« Une demoiselle d’une quarantaine d’années et portant un costume d’une nouvelle communauté religieuse, avait engagé des jeunes filles connaissant le travail du tissage, à entrer dans une communauté qu’elle disait être dans l’intention de fonder. Mais provisoirement c’était un atelier qui avait été monté pour le tissage des étoffes unies et les aspirantes religieuses faisaient leur noviciat sur la banquette. La supérieure trouvait sans doute bon ce proverbe : Qui travaille prie ; mais ceci n’était pas du goût des novices qui prétendaient n’avoir quitté les ateliers où elles étaient employées que pour se consacrer à la prière ; alléguant que si leur désir eût été de travailler comme elles sont forcées de la faire, un salaire eût été stipulé et leur était dû. Travailler, être considérées comme des apprenties sans liberté et sans bénéfice, était chose qui ne pouvait durer toujours ; et après un essai du cloître, c’était leur libération après laquelle elles soupiraient.
Le Conseil, considérant que l’on avait abusé de la crédulité de ces filles, en leur promettant une vie religieuse, et vu l’absence de contrat d’apprentissage, les déclare libres de tout engagement envers leur maîtresse.


*L’imprimerie est au 12 de la Grande Rue de la Croix-Rousse et M. Collomb, habitant au 3 du cours d’Herbouville, prend les abonnements.

Hommage à l’ouvrier par l’Indicateur de 1834

Le journal lyonnais* du 16 novembre 1834 donne une définition de l’ouvrier dans un article intitulé : Utilité du Prolétaire.

« L’esprit, les talents, le génie, procurent la célébrité ; c’est le premier pas vers la renommé ; mais si l’on doit admirer le génie qui tire du néant, par ses innovations, tans de belles choses, quel tribut de louanges ne doit-on pas à celui qui anime le génie par son exécution ? Si l’amateur contemple avec admiration la hardiesse de tels ou tels monuments, il ne peut s’empêcher d’y reconnaître et le ciseau délicat qui en a taillé les pièces, et la main habile qui en a ajusté les compartiments. Si nous avons parmi nous de ces tableaux dignes de la contemplation de tous les siècles, que dire de ce pinceau qui ressuscite en quelque sorte le héros, pour nous retracer longtemps après lui, et son dévouement, et ses actions mémorables ? Si l’intérieur des temples, dans les pours de solennité, si les salons des rois et les ameublements des princes, sont embellis par les étoffes rares et précieuses, dont on ne peut se lasser d’admirer la fraîcheur, l’éclat et le fini ; qui n’y reconnaît les doigts subtils qui les ont tissés ? »
*Le canut Daverne prend les abonnements concernant ce journal au 5 de la rue de Belfort