mercredi 28 mai 2008

Contribution pour connaître le véritable esprit des canuts des années 1830

Les canuts oeuvrent dans une industrie de produits de luxe. Pourtant cela ne les empêche pas de porter un regard critique sur les manifestations qui promeuvent ces articles comme l’exposition de 1834. Ils le font à leur manière en reprenant un article paru dans le journal « Peuple Souverain », journal républicain, afin de le faire connaître aux lecteurs de l'Echo de la Fabrique.
LES EXPOSITIONS DES PRODUITS DE L’INDUSTRIE.
Tous les journaux ont annoncé une exposition des produits de l’industrie française, fixée au mois d’avril prochain. Nous pensons que notre ville, qui compte peu de rivales en industrie, ne sera pas la dernière à répondre à cet appel.
Le peuple y gagnera-t-il quelque chose ? L’expérience que l’on a tirée des expositions passées, ne nous en laisse guère l’espoir. A cet égard nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en leur mettant sous les yeux les réflexions suivantes que nous empruntons au Peuple Souverain :
« Il faudrait un volume pour énumérer toutes les vanités que soulèvent ces sortes d’expositions et le peu de résultats qu’elles procurent.
« Nous n’avons presque jamais vu aucun de ces intéressants producteurs des objets les plus nécessaires au peuple, obtenir des médailles ou des encouragements, la faveur en dispose d’ordinaire, veut-on savoir pourquoi ?
Parce que l’industriel, qui cherche moins encore à éblouir les yeux et à favoriser le luxe qu’à vêtir commodément, chaudement ou économiquement la classe la plus nombreuse des consommateurs, ne se hasarde pas à envoyer à l’exposition un échantillon de ses draps ou de ses tissus de coton, peu apparents, mais de bonne qualité et à bon marché, bien persuadé qu’il est que rien dans ses produits ne flattant les yeux, on n’ira pas s’enquérir si, par des procédés plus ingénieux ou par une plus grande économie, il est parvenu à produire le même objet à 10, 15 ou 20 p. % de moins.
Mais qu’un célèbre fabricant ait exposé un riche tissu de cachemire, une belle mousseline blanche ou peinte, ou une superbe étoffe de soie brochée d’or et d’argent, oh ! Alors, chacun d’admirer ; et sans qu’on daigne s’informer de l’utilité de ces produits et de la quantité qu’on en peut consommer, le fabricant est sûr d’obtenir des médailles, des encouragements, l’honneur même d’être complimenté par sa majesté, et la décoration par-dessus le marché.
Combien de temps encore aurons-nous à signaler ces funestes erreurs, et quand verrons-nous la véritable richesse reconnue où elle est, et non dans ces brillants colifichets qui servent tout au plus à parer quelques opulentes héritières, et dont la consommation annuelle égale à peine celle d’un jour de nos plus modestes tissus ?
Que l’on ne croie pas pour cela que nous n’ajoutons aucun prix aux brillants produits dont quelques fabricans distingués ont enrichi notre industrie ! Loin de là, nous estimons que tous ceux qui peuvent trouver un placement qui dédommage des frais de production, créent toujours une nouvelle source de richesse profitable au reste de la nation.
Mais ce dont nous nous plaignons, c’est que pour être bien vue à l’exposition, il faille que la fabrication emprunte des habits du dimanche et l’appareil des fêtes ; ce que nous regrettons, c’est la fausse direction qu’une routine ignorante et vaniteuse imprime à l’industrie française, nous désirerions au contraire que cette faveur, si elle est inévitable, fût accordée aux produits les plus simples, à ceux dont la consommation est la plus générale, afin de stimuler le zèle des producteurs à les améliorer, tant pour la qualité que pour la réduction des prix.
Si au lieu de ces étalages de luxe, on encourageait une grande exposition européenne où les produits les plus communs de nos voisins viendraient se ranger à côté des nôtres, un tel acte serait vraiment grand et utile. Le consommateur, ayant plus d’objets de comparaison, en deviendrait plus difficile ; le producteur, dont l’intérêt est de toujours tenter de multiplier ses débouchés, voyant les obstacles qu’il a à surmonter, s’efforcerait d’égaler ses rivaux ; et la nation gagnerait en richesses tout ce que les progrès de l’art et du temps auraient ajouté de perfectionnement à l’industrie.
Mais, qu’on ne s’y trompe point, ce n’est pas sur les produits d’un haut prix que le gouvernement doit porter sa plus vive sollicitude. Sans doute il est bon que nos filateurs de laine et de coton essaient de filer les numéros les plus élevés ; mais si l’on songe à la petite quantité qui s’en consomme par rapport à ceux qui servent à tisser les calicots et les draps ordinaires, on verra quels sont ceux qui méritent le plus d’intérêt.
Il serait bien plus agréable à la nation d’apprendre qu’un manufacturier de l’Alsace est parvenu à tisser un calicot ordinaire à dix pour cent meilleur marché, que de savoir si l’on a fait avec nos fils une de ces percales dont la finesse étonne l’œil.
Il vaudrait mieux donner aux fabricans de Rouen les moyens de soutenir la concurrence de la Suisse, qui, sans aucune prime d’exportation, offre ses tissus à 10 et 15 pour 100 au-dessous de ceux de cette fabrique.
Il serait mieux aussi de procurer aux fabriques de St Etienne les moyens de produire aux prix d’Eberfeld les nombreux articles de quincaillerie commune qui sont d’un usage journalier, que d’encourager la production de ces brillantes superfluités, appelées métaphoriquement nécessaires, qui ne sont à la portée que de quelques puissants du siècle.
Le pouvoir, en France, a toujours eu la manie des représentations théâtrales, des écoles spéciales, des administrations dispendieuses ; et, de tous ces premiers frais prélevés sur le nécessaire des contribuables, il résulte que notre industrie est encore, à quelques égards, dans l’enfance, que nous avons à peine une marine militaire suffisante, que notre marine marchande décroît chaque jour au lieu d’augmenter, et que nos routes sont à peu près les plus mal entretenues de l’Europe civilisée. L’Angleterre, qui n’a ni école navale, ni école polytechnique, ni école de commerce, ni direction générale des ponts et chaussées, possède en revanche la première marine, les plus nombreux canaux, les plus beaux chemins de fer et les routes les plus parfaites du monde. Quelques bonnes lois et la protection bienveillante d’un gouvernement partout présent et partout respecté, ont donné au commerce et à l’industrie manufacturière de la Grande-Bretagne le quasi-monopole du monde. En France, on sacrifie tout à la décoration, de l’autre côté de la Manche, on ramène tout à un but d’utilité pratique. Nous savons broder admirablement les manchettes à l’usage de quelques centaines de courtisans ; l’Anglais vend des chemises et des jupes aux trois-quarts de l’humanité.
Une exposition européenne aiderait beaucoup à corriger nos industriels de ces manies ruineuses de petits-maîtres. L’idée en a été émise il y a déjà quelques années ; espérons qu’elle se réalisera à l’ombre des pacifiques loisirs que nous a faits le juste-milieu. L’intérêt de la civilisation la recommande, et les amis éclairés de l’industrie française doivent l’appuyer de tous leurs vœux. »
(Peuple Souverain.)

1 commentaires:

Etienne a dit…

un eclairage different :

Quelque temps auparavant Godefroy Cavaignac s'était rendu à Lyon pour y organiser une succursale des Droits de l'homme.
A la tête du comité directeur, chargé de mener l'oeuvre à bonne fin, nous voyons figurer Jules Favre.
Le célèbre avocat, s'étant aperçu qu'il s'agissait d'autre chose que de prononcer des discours, se retira prudemment, laissant à de plus osés que lui le soin de tirer les conséquences d'un principe qu'il eût volontiers soutenu, s'il avait suffi de le faire en un langage éloquent et harmonieux.
Les adhérents arrivèrent en foule.
On songea alors à enrôler dans la société nouvelle les Mutuellistes, recrutés exclusivement parmi les ouvriers tisseurs de la Croix-Rousse.
Cette association dont le nom même indiquait les tendances ne se proposait pas un but politique. L'autorité civile l'avait d'abord encouragée. Les patrons et les membres du clergé en étaient, comme souscripteurs honoraires, et contribuaient de tout coeur à en assurer la prospérité.
Les Droits de l'homme, comprenant le parti qu'ils pourraient tirer de ces braves travailleurs, s'ils parvenaient à les convertir à leurs idées, ne négligèrent rien pour triompher de leurs scrupules. Ils y arrivèrent sans trop de difficultés. Leur premier soin, après s'être introduits dans la place, fut de fomenter une grève. La situation devint grave un instant, puis le calme reparut. Mais, à la nouvelle que les Chambres étaient en train de préparer une loi contre les associations, les Mutuellistes qui appartenaient aux Droits de l'homme déclarèrent qu'ils n'obéiraient pas à la loi. Le gouvernement, résolu à agir avec énergie, fait emprisonner les six principaux instigateurs de la grève. Leurs compagnons exaspérés se disposent alors à prendre les armes. Les chefs des Droits de l'homme les calment de leur mieux et les engagent à attendre qu'une action générale soit décidée.
Une réunion des sociétés secrètes et des corporations ouvrières a lieu.
Les Mutuellistes. les Droits de l'homme, les Indépendants, la Société du Progrès, l'Association pour la liberté de la presse, les Unionistes, les Francs- Maçons, etc., etc., étaient représentés par les membres de leurs comités respectifs à ces assises d'un nouveau genre.
Il fut convenu que l'insurrection aurait lieu le 9 avril (1834).
Ce jour-là, en effet, les soldats de l'émeute allèrent bravement au feu et se battirent avec un courage que les troupes elles-mêmes furent contraintes d'admirer. Mais on constata une fois de plus que les chefs du mouvement, à l'exception de deux ou trois, s'étaient vaillamment tenus à l'abri du danger.
La propagande des Droits de l'homme était alors des plus actives dans les principales villes de France. Saint- Etienne, Clermont, Grenoble, Vienne, Marseille, Chàlons, Lunéville, Epinal, Dijon, Metz, Nancy, etc., avaient des comités et des sections, et recevaient le mot d'ordre de Paris.
Les chefs principaux de ces diverses sociétés de province étaient, à Saint-Etienne, les Caussidière; à Perpignan, les Arago; à Dijon, James de Montry; à Grenoble, Saint-Romme, le père du député actuel.
A Lunéville et à Nancy, les Droits de l'homme avaient des adeptes dans les quatre régiments de cuirassiers qui tenaient garnison dans les départements de la Meurthe et des Vosges.
Au nombre des militaires qui faisaient partie de la Secte, nous remarquons le maréchal des logis Clément Thomas, le même qui mourut fusillé par les hommes de la Commune en 1871-
Dans toutes les villes que je viens de citer, les désordres furent plus ou moins graves.
Le gouvernement ne voulut faire qu'un seul procès pour tous les accusés, à quelque partie de la France qu'ils appartinssent. La Cour des pairs eut mission de statuer sur leur sort. Parmi les avocats bénévoles que les prévenus chargèrent de leur défense, nous voyons figurer MM. Barbes, Blanqui, Flocon, Marc Dufraisse, Raspail, Canel, Fortoul, Ledru, Ledru-Rollin, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Carnot, Auguste Comte, Garnier- Pagès, Lamennais, Marie, Jules Favre, Michel (de Bourges), etc.
Cette armée de défenseurs, dont la plupart n'appartenaient pas au barreau, était placée sous la direction d'un comité, composé de Godefroy Gavaignac, de Marrast et de Caussidière.

LA FRANC-MAÇONNERIE
HISTOIRE AUTHENTIQUE DES SOCIÉTÉS SECRÈTES
Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours
LEUR ROLE POLITIQUE, RELIGIEUX & SOCIAL
PAR UN ANCIEN ROSE-CROIX
BLOUD ET BARRAL,
PARIS
CH. XX. — LA F.'. M.'. SOUS LOUIS-PHILIPPE